Tuerie à Charleston: entre pardon, colère et incompréhension

Le révérend Al Sharpton (au centre), célèbre militant... (PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, AFP)

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Le révérend Al Sharpton (au centre), célèbre militant des droits civiques, et d'autres membres de la communauté afro-américaine se recueillent devant l'église où s'est déroulé le massacre, à Charleston, le 18 juin.

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Richard Hétu

collaboration spéciale

La Presse

(CHARLESTON) William Dudley Gregorie connaît chacune des neuf victimes de la tuerie de Charleston, ayant prié à leurs côtés ou planifié avec elles l'avenir de l'église historique dont il est l'un des administrateurs et où huit d'entre elles ont rendu l'âme, mercredi soir.

«C'est une grande perte. Nous avons perdu l'échelon supérieur de Mother Emanuel», a confié à La Presse cet homme de 66 ans, vêtu d'un habit noir, en utilisant le surnom de l'Emanuel African Methodist Episcopal Church.

«Nous formions une famille», a-t-il ajouté, sous un soleil de plomb, devant l'église située en plein coeur de Charleston.

Mais n'essayez pas de lui soutirer un seul mot dur au sujet de Dylann Roof, le jeune Blanc de 21 ans accusé d'avoir abattu six femmes et trois hommes, dont le révérend Clementa Pinckney, pasteur de l'église et élu démocrate du Sénat de la Caroline-du-Sud.

«Nous devons pardonner», a dit William Dudley Gregorie, qui est également conseiller municipal de Charleston. «Ma mère m'a enseigné que quand on hait, on perd. Le pardon fait partie de ce que nous sommes en tant que peuple.»

Ne tentez pas non plus de remettre en question devant lui la décision des membres de «Mother Emanuel» de laisser Dylann Roof rester pendant près d'une heure avec le groupe, qui étudiait la Bible, comme tous les mercredis soir.

«Notre église est ouverte à tout le monde. Je suis sûr qu'il a été accueilli comme une âme égarée», a-t-il dit.

Au lendemain d'une tuerie mettant au jour trois des plus grandes plaies américaines - le racisme, la violence et les armes à feu -, les citoyens de Charleston n'ont pas tous été capables de faire preuve de la même sérénité et de la même générosité d'âme. Dans la foule qui a défilé toute la journée devant l'église située dans une rue baptisée en l'honneur d'un grand défenseur de l'esclavage, John Calhoun, beaucoup ont laissé percer leur amertume, leur incompréhension et leur colère.

«Ce qui est arrivé est cruel, infâme, diabolique», a déclaré Carlos Gadsden, un promeneur de chiens. «Mais cela n'a rien de nouveau. Des choses de ce genre se produisent depuis 400 ans à Charleston.»

«Ce que je vais vous dire vous semblera peut-être raciste, mais nous avons dans notre ADN le brin de compassion, a ajouté cet Afro-Américain de 40 ans. C'est pour cette raison que nous sommes toujours prêts à ouvrir notre porte à des gens qui sont prêts à nous tuer.»

«Ma mère m'a enseigné que quand on hait, on perd. Le pardon fait partie de ce que nous sommes en tant que peuple.»

William Dudley Gregorie
un des administrateurs de l'Emanuel African Methodist Episcopal Church

Arrestation

Au moment où Carlos Gadsden s'exprimait ainsi, Dylann Roof n'était plus en mesure de nuire à qui que ce soit. Il avait été arrêté un peu après 11h lors d'un contrôle routier à Shelby, en Caroline-du-Nord, à un peu moins de 400 km de la tuerie. Une photo tirée de sa page Facebook circulait alors dans les médias, le montrant le visage renfrogné, vêtu d'un blouson décoré des drapeaux de l'Afrique du Sud du temps de l'apartheid et de la Rhodésie, avant que ce pays ne devienne le Zimbabwe.

Avant même la publication de cette photo, le chef de police de Charleston, Greg Mullen, avait qualifié le massacre de «Mother Emanuel» de «crime haineux», un chef d'accusation qui permet notamment de traduire un suspect devant un tribunal fédéral.

Au cours de la tuerie, qui s'est produite vers 21h, Dylann Roof a adressé ces paroles à ceux qui lui demandaient de les épargner, selon un rescapé: «Je dois le faire. Vous violez nos femmes et vous prenez notre pays. Vous devez partir.»

Le rescapé a précisé que le tireur avait rechargé son arme à cinq reprises. Huit personnes sont mortes sur place. Une autre a succombé à l'hôpital.

Cadeau d'anniversaire

Selon un de ses oncles, Dylann Roof avait reçu un pistolet de calibre 45 en cadeau d'anniversaire, en avril dernier. Décrit par cet oncle comme un jeune homme calme et réservé, celui que l'on croit être le tireur avait été arrêté pour possession de drogue en mars et pour violation de la propriété privée en avril.

Un tueur animé par la haine raciale n'aurait pu choisir une église plus importante pour la communauté noire de Charleston que «Mother Emanuel».

«Mother Emanuel a toujours été à l'avant-garde des combats politiques pour l'égalité des Noirs», a déclaré William Dudley Gregorie, en rappelant notamment l'histoire de Denmark Vesey.

Vesey, l'un des fondateurs de l'église, a organisé en 1822 une révolte d'esclaves qui a été sévèrement réprimée après avoir été éventée. Quelque 35 personnes, dont Vesey, ont été exécutées par pendaison et «Mother Emanuel» a été rasée.

En fin de journée hier, Sarah Corbett est venue déposer une gerbe de fleurs devant l'église reconstruite en 1891. Elle faisait partie des Blancs qui ont tenu à exprimer leur solidarité avec leurs concitoyens noirs.

«Notre maire a dit que tout le monde devrait passer les bras autour de cette église», a déclaré cette architecte de 39 ans. «Et je pense que c'est ce que nous devons faire, compte tenu de l'histoire de Charleston, compte tenu de l'histoire de la Caroline-du-Sud. J'ai le coeur brisé face à ce qui est arrivé.»

Alex Urbil, professeur d'histoire dans un collège du New Jersey, en était pour sa part à sa deuxième journée de vacances, hier. Arrivé la veille à Charleston, il s'est dit «déçu, frustré, choqué» par cet épisode de violence armée qui lui donne une forte impression de déjà-vu.

«Je me demande pourquoi nous avons encore un débat sur le contrôle des armes à feu, a déclaré cet homme blanc de 52 ans. Il me semble évident que notre accès aux armes a joué un rôle ici. Le tireur a reçu un pistolet en cadeau. Un pistolet en cadeau d'anniversaire? Les défenseurs du second amendement doivent réfléchir à ça.»

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