Un viol à l'université de Thomas Jefferson

Des manifestants devant la maison d'une fraternité de... (PHOTO RYAN M. KELLY, ASSOCIATED PRESS)

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Des manifestants devant la maison d'une fraternité de l'Université de Virginie. La présidente de l'UVA, Teresa Sullivan, a admis que les agressions sexuelles font partie «d'un problème enraciné dans la vie étudiante».

PHOTO RYAN M. KELLY, ASSOCIATED PRESS

Richard Hétu

Collaboration spéciale

La Presse

Jackie n'aura pas le temps de finir le verre de punch qu'on lui a servi à son arrivée dans la résidence de la fraternité Phi Kappa Psi, sur le campus de l'Université de Virginie (UVA), où des étudiants dansent et boivent au son d'une musique assourdissante.

«Tu veux monter à l'étage, où c'est plus tranquille?», lui glisse à l'oreille Drew (prénom fictif), l'étudiant de troisième année de baccalauréat qui l'a invitée à participer à sa toute première fête depuis ses débuts universitaires, quatre semaines plus tôt.

Âgée de 18 ans, Jackie suit Drew, le coeur battant. Rendue à l'étage, elle le précède dans une chambre plongée dans le noir. Puis, au moment de se tourner vers son compagnon, elle détecte des mouvements dans la pièce et lâche un cri en se heurtant contre un inconnu.

«Ferme-la», lui dit ce dernier en la renversant sur une table vitrée basse qui se fracasse au contact des deux corps.

C'est le début d'un viol qui durera trois heures et auquel participeront sept étudiants, selon un récit publié dans le numéro courant du magazine Rolling Stone.

À la fin du supplice dont elle dit avoir été victime en septembre 2012, Jackie sort de la chambre et traverse les pièces du rez-de-chaussée, le visage défait, la robe ensanglantée, sans que personne ne l'arrête pour lui demander ce qui lui est arrivé.

Deux ans et deux mois plus tard, l'histoire de Jackie, telle que racontée par la journaliste Sabrina Rubin Erdely dans le Rolling Stone, secoue l'UVA, une des universités publiques les plus prestigieuses des États-Unis, dont le fondateur, Thomas Jefferson, a lui-même conçu le plan et dessiné la célèbre bibliothèque à rotonde.

L'histoire de Jackie révulse aussi l'ensemble des États-Unis, car elle semble réunir tous les pires aspects de l'épidémie de viols qui sévit sur les campus américains, où une étudiante sur cinq a été agressée sexuellement, selon une étude de la Maison-Blanche.

À commencer par ce réflexe qui pousse les pairs et les administrateurs universitaires à attacher une plus grande importance à la protection de la réputation de leur institution qu'à la recherche de la justice.

«Tu veux être responsable de ce qui pourrait faire de la mauvaise publicité à UVA?», demandera à Jackie l'une de ses colocataires.

Une autre ajoutera: «Elle sera la fille qui a crié au viol et nous ne pourrons plus jamais être admises à la fête d'une fraternité.»

Problème culturel

Quand Jackie décidera de surmonter sa honte et de dénoncer son viol à la direction de l'UVA, plus d'un an après les faits, elle ne sentira pas beaucoup d'empathie. Elle se confiera d'abord à la doyenne de sa faculté, qui l'enverra voir Nicole Eramo, responsable du Comité de mauvaise conduite sexuelle de l'UVA. Celle-ci n'encouragera pas l'étudiante à porter plainte, la laissant plutôt devant un choix: ou bien elle s'adresse à la police ou bien elle règle l'affaire au sein de l'université.

Plus tard, la journaliste du Rolling Stone apprendra que 29 des 38 allégations d'agressions sexuelles recueillies par le comité dirigé par Nicole Eramo se sont évaporées. Des neuf allégations qui ont fait l'objet de plaintes formelles, seulement quatre ont donné lieu à des auditions. Et les résultats de ces auditions n'ont pas été rendus publics.

Une chose est certaine, cependant: depuis 1998, 183 étudiants ont été expulsés de l'UVA pour avoir enfreint un code d'honneur interdisant notamment le vol et la triche aux examens. Mais aucun étudiant n'a jamais été expulsé pour agression sexuelle.

À la suite du tollé soulevé par l'article du Rolling Stone, la présidente de l'UVA, Teresa Sullivan, a admis que les agressions sexuelles sur les campus faisaient partie d'«un problème culturel fermement enraciné dans la vie étudiante». Un problème exacerbé par la consommation abusive d'alcool et les dérapages de ces fraternités peuplées de rejetons de familles riches dont les dons alimentent la cagnotte des universités.

La présidente de l'UVA a également demandé à la police de Charlottesville, où se trouve son campus, de déclencher une enquête criminelle sur les allégations de Jackie. Et elle a promis de mettre en oeuvre une série de mesures destinées à encourager les étudiants à rapporter les cas d'agression sexuelle et à les sensibiliser au phénomène.

Avant même la publication de l'article du Rolling Stone, l'UVA était au nombre des 86 universités américaines qui font l'objet d'une enquête déclenchée par l'administration Obama. L'enquête a pour but de déterminer si ces universités ont traité correctement les plaintes déposées pour agression sexuelle.

Dans le cas de Jackie, la réponse semble claire.




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