ANALYSE

Lisée, la Charte et les États-Unis

Le ministre des Relations internationales Jean-François Lisée a... (Photo: Ivanoh Demers, archives La Presse)

Agrandir

Le ministre des Relations internationales Jean-François Lisée a signé une lettre dans le New York Times dans laquelle il rejetait le rapprochement entre le Tea Party et le projet de charte, rapprochement établi dans le même journal par Martin Patriquin, correspondant du magazine Maclean's à Montréal.

Photo: Ivanoh Demers, archives La Presse

Richard Hétu

Collaboration spéciale

La Presse

(New York) Jean-François Lisée sert-il bien la cause du projet de charte de la laïcité dans ses interventions écrites aux États-Unis? Il est permis d'en douter.

En novembre dernier, le ministre des Relations internationales et son collègue Bernard Drainville signaient dans le New York Times une lettre intitulée «Jefferson au Québec». En quelques paragraphes, ils informaient les lecteurs de ce journal influent que la Charte représenterait non pas une régression sociale digne du Tea Party, mais plutôt une affirmation claire du «mur de séparation entre l'Église et l'État» défini par Thomas Jefferson.

C'était un peu gros: aux États-Unis, ce fameux «mur» ne permet aucunement d'interdire le port de signes religieux aux employés de l'État, sauf exception. Il n'est sans doute pas inutile de rappeler ici que le principe énoncé par Jefferson découle du premier amendement de la Constitution américaine, selon lequel «le Congrès ne pourra faire aucune loi concernant l'établissement d'une religion ou interdisant son libre exercice».

Bref, la lettre des ministres québécois laissait à désirer, donnant à croire que les successeurs de Jefferson à la présidence, dont Bill Clinton et Barack Obama, se gouraient sur cette question.

Qu'à cela ne tienne, Jean-François Lisée est revenu à la charge jeudi dernier dans un texte d'opinion publié exclusivement sur le site internet du New York Times. Il y poursuivait sa défense du projet de charte en se félicitant d'abord du rejet par la chancelière allemande Angela Merkel et par le premier ministre britannique David Cameron du «multiculturalisme - l'idée que l'harmonie sociale s'atteint le mieux en célébrant nos différences».

Plus loin, le ministre décrivait la «Charte des valeurs» comme «l'expression la plus récente de la piètre opinion du Québec sur le multiculturalisme». Il semblait tenir pour acquis que les lecteurs du Times ont non seulement la même aversion que lui pour le multiculturalisme, mais également la même compréhension du contexte dans lequel cette notion est utilisée. Il se trompait peut-être deux fois plutôt qu'une.

Le multiculturalisme aux États-Unis

Aux États-Unis, contrairement au Canada, à l'Angleterre ou à l'Australie, le multiculturalisme n'est ni une politique officielle ni un mot utilisé dans le langage administratif. Cependant, à partir des années 70, des groupes minoritaires ou discriminés - Noirs, Latinos, femmes, homosexuels - se sont appuyés sur ce concept pour défendre leurs revendications. Ils ont été critiqués, dans les années 80 et 90, par des intellectuels et des politiciens, conservateurs pour la plupart, qui leur reprochaient de pratiquer la victimisation et le dénigrement de leur pays.

Or, après la réélection de Barack Obama, l'establishment du Parti républicain a lui-même reconnu que ses candidats ne peuvent plus ignorer les aspirations des membres de ces mêmes groupes s'ils veulent être élus à la Maison-Blanche, siège de la présidence d'un pays de plus en plus multiculturel.

Une bonne majorité des lecteurs du New York Times portent sans doute un regard positif sur cette évolution.

Mais les militants du Tea Party se moquent bien de l'establishment républicain et encore plus des lecteurs du Times. Ils se retrouvent aujourd'hui parmi les plus grands contempteurs du multiculturalisme aux États-Unis. Après la prise de position de David Cameron dont se réjouit aujourd'hui Jean-François Lisée, Judson Philips, fondateur de Tea Party Nation, un des groupes les plus importants de ce mouvement de droite, était heureux d'annoncer que le «multiculturalisme est mort».

«Les dirigeants de l'Amérique devraient s'inspirer de David Cameron», a-t-il écrit dans son blogue. «Nous avons la meilleure culture au monde. Nous ne battons pas nos femmes. Nous ne forçons pas nos femmes à se couvrir de la tête au pied d'une chaussette géante.»

Glenn Beck, un des plus grands promoteurs du Tea Party dans les médias américains, s'était également réjoui des critiques du multiculturalisme formulées par les Merkel, Cameron et Sarkozy.

«Écoutez ce qu'ils disent. Le socialisme ne marche pas. Le multiculturalisme ne marche pas. Nous sommes encore en retard», déclarait l'animateur à ses auditeurs en 2011.

Un message brouillé?

Dans la lettre au New York Times qu'il signait avec Bernard Drainville, Jean-François Lisée rejetait le rapprochement entre le Tea Party et le projet de charte, rapprochement établi dans le même journal par Martin Patriquin, correspondant du magazine Maclean's à Montréal.

Il y a lieu de se demander si le ministre québécois n'a pas brouillé son propre message dans sa plus récente intervention américaine. Après tout, aux États-Unis, le rejet du multiculturalisme est aujourd'hui surtout associé à la droite populiste, comme l'a exprimé récemment Andrea Tantaros, commentatrice de la chaîne Fox News.

«Les élites croient au multiculturalisme, elles croient en la diversité. Le Tea Party croit au patriotisme», a-t-elle dit.

Et ces élites lisent le New York Times.




Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

Autres contenus populaires

la boite:219:box
image title
Fermer