Quatre ans après l'élection d'Obama: le blues des noirs

Barack Obama, entouré de jeunes enfants américains.... (Photo: archives The New York Times)

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Barack Obama, entouré de jeunes enfants américains.

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Richard Hétu, collaboration spéciale
La Presse

(DETROIT) Shannon Brown se trouve chanceuse: depuis un an, elle habite un pâté de maisons où il n'y a pas plus de trois logements à l'abandon, selon son inventaire. Et elle peut marcher dans le voisinage sans craindre de se faire agresser sans raison.

«C'est tranquille, ici», dit la jeune femme de 24 ans devant le duplex décrépit qu'elle loue avec son conjoint dans le North End de Detroit, un quartier où de nombreuses maisons barricadées, éventrées ou calcinées jouxtent des terrains vagues et donnent à certaines rues des allures de fin du monde.

Cynthia Anderson hoche la tête en écoutant sa belle-fille. Il y a deux semaines, elle a décidé à son tour d'aller vivre à North End après avoir été agressée par des voyous dans son ancien quartier, considéré comme l'un des plus dangereux de Detroit. La cicatrice qui lui barre le front témoigne de la violence de ses assaillants.

Et pourquoi a-t-elle été attaquée? «Je ne sais pas», répond cette femme de 41 ans, qui ne se sent pas encore la force de reprendre son travail de serveuse dans un restaurant du centre-ville. «Ils ne m'ont même pas demandé si j'avais de l'argent.»

Il se peut que Barack Obama évoque Detroit dans son discours d'investiture à Washington, lundi. Tout en présentant sa vision des États-Unis pour les quatre prochaines années, le 44e président reviendra peut-être sur les succès de son premier mandat, notamment la relance de l'industrie automobile.

Mais il ne parlera probablement pas du Detroit de Shannon Brown et de Cynthia Anderson, ce Detroit dantesque où la pauvreté et la criminalité frappent toujours durement la communauté afro-américaine, qui a voté massivement en 2008 et en 2012 pour le premier Noir à être élu à la Maison-Blanche.

Trahison?

Une présidence très utile

La question ne vaut pas seulement pour Detroit, où les Noirs représentent 83% d'une population passée de près de 2 millions d'habitants en 1950 à 714 000 en 2010. Il y a quatre ans, l'investiture du premier président de couleur aux États-Unis avait galvanisé l'ensemble de la population afro-américaine du pays. Mais le premier mandat de Barack Obama à la présidence a-t-il vraiment profité aux membres de cette communauté?

À Detroit, à la veille du deuxième mandat de Barack Obama, la réponse est loin d'être unanime. Car le Detroit de Shannon Brown et de Cynthia Anderson côtoie celui de George Jackson, l'Afro-Américain qui orchestre la renaissance d'au moins deux quartiers de la ville, et non les moindres, qu'on appelle Downtown et Midtown.

«Il n'y a pas de doute, la présidence de Barack Obama a été très utile à Detroit, dit le PDG de la société de développement économique de Detroit. L'administration Obama a mis en oeuvre plusieurs programmes dont notre ville et ses citoyens ont profité, que ce soit en matière de logement, de transports ou d'infrastructures. Et elle aurait pu en faire encore davantage, n'eussent été nos amis républicains.»

La renaissance du centre-ville de Detroit ne tient pas seulement au sauvetage du secteur automobile ou à l'ouverture récente de trois grands casinos. Dans les dernières années, plusieurs grandes sociétés, dont Quicken Loans, Blue Shield Blue Cross du Michigan et GalaxE.Solutions, ont décidé de déménager leur siège social à Detroit ou d'ouvrir des bureaux au centre-ville, à la faveur des prix très bas de l'immobilier.

Certaines de ces sociétés, dont Quicken, ont également offert des primes à leurs employés pour les encourager à vivre au centre-ville. Et les immeubles en copropriété se sont mis à pousser sur ce qui était autrefois des terrains vagues.

«Obama fuit les Noirs»

«Detroit a deux visages», selon Adolph Mongo, stratège politique qui a travaillé dans les années 80 au sein de l'administration de Coleman Young, le premier Noir à se faire élire à la mairie de Detroit, en 1974. «D'un côté, il y a tous ces projets, tous ces chantiers, tous ces gens et ces entreprises qui déménagent et s'installent à Detroit. C'est une période passionnante. D'un autre côté, il y a des quartiers qui font penser à l'Allemagne après la Deuxième Guerre mondiale. On a une criminalité galopante et un service de police à court de personnel. On a une ville au bord de la faillite.»

Adolph Mongo reproche à Barack Obama de ne pas s'intéresser au Detroit qui va mal, ce Detroit peuplé de Noirs qui semblent condamnés à l'exclusion, dont les écoles périclitent et les lampadaires restent éteints à la tombée du jour.

«On dirait qu'Obama fuit les Noirs», poursuit le stratège politique, qui a géré plusieurs campagnes locales. «Il n'est pas venu une fois à Detroit depuis sa première campagne présidentielle. Quand il vient au Michigan, il va à Holland, une ville de 30 000 habitants, Blancs à 99,9%. Il va dans toutes les villes de la banlieue de Detroit, mais il ne vient pas à Detroit. Il prend un café dans un restaurant ou une bière dans un bar et compatit aux problèmes des habitants locaux. Il ne fait pas ça dans la communauté noire.»

Un Blanc à la mairie?

Et pourtant, Barack Obama semble omniprésent à Detroit. Des stations-service portent son nom et les couleurs de ses affiches électorales. Des fresques murales lui rendent hommage. Et l'un des grands musées de la ville propose ces jours-ci une exposition de 44 versions d'un buste du 44e président peintes par autant d'artistes afro-américains.

Un matin, cette semaine, Tasha Williams y a emmené ses élèves de 5e année, tous d'origine afro-américaine.

«On ne peut pas exagérer l'effet psychologique de l'élection de Barack Obama, dit l'enseignante de 36 ans. Tous les Noirs en ont tiré une fierté immense qui ne s'est pas complètement dissipée. Barack Obama est un exemple formidable de ce qu'un Noir sans fortune peut accomplir aux États-Unis. Il est aussi un père de famille exemplaire. Dieu sait que nous avons besoin de ce modèle dans notre communauté.»

Sur le plan local, les citoyens de Detroit ne sont guère choyés en matière de modèles politiques. Depuis près de deux mois, les médias locaux se délectent du procès en cour fédérale de l'ancien maire de la ville, Kwame Kilpatrick, où émergent de nouveaux détails sur la corruption de cet homme qui semblait destiné à un grand avenir au moment de son élection à la mairie, en novembre 2001, à l'âge de 31 ans.

Aucun doute ne plane sur la probité du maire actuel, Dave Bing. Mais l'ancien joueur étoile de la NBA, âgé de 65 ans, pourrait bien ne pas briguer de deuxième mandat en novembre prochain. Et «Motown» pourrait créer une surprise en élisant son premier maire blanc depuis 1970, en l'occurrence Mike Duggan, qui vient de quitter la direction du Centre médical de Detroit.

«Mike Duggan a des chances de gagner, dit David Alexander Bullock, jeune pasteur afro-américain. Et s'il est élu, le monde entier se demandera comment une ville dont la population est composée de Noirs à 82% peut se retrouver avec un maire blanc.»

Le révérend Bullock a déjà sa réponse. Et elle n'a rien à voir avec Barack Obama, qu'il refuse de tenir responsable des problèmes de Detroit.

«C'est facile de blâmer le président Obama, dit-il. Mais il faut réaliser que le gouvernement local a mal géré les millions de dollars que le fédéral a versés à Detroit depuis 1996. Il faut réaliser que le système éducatif de Detroit, contrôlé en majeure partie par des Afro-Américains, a failli à sa mission. Il faut réaliser que le mouvement syndical a perdu sa voie. Je veux bien critiquer le président Obama, mais nous ne pouvons pas fuir nos propres responsabilités.»

***

DÉTROIT EN CHIFFRES

1 850 000 Nombre d'habitants en 1950

714 000 Nombre d'habitants en 2010

82,7% Pourcentage de Noirs en 2010

18% Taux de chômage chez les Noirs en 2012

41% Taux de pauvreté en 2102

386 Nombre d'homicides en 2012

ÉTATS-UNIS EN CHIFFRES

37 131 171 Nombre de Noirs en 2010

12,3% Pourcentage de Noirs en 2010

14,1% Taux de chômage chez les Noirs en 2012

25,7% Taux de pauvreté chez les Noirs en 2011

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