Dans la tête des Russes: la dissidence s'organise

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Malgré le danger que cela peut impliquer, des gens continuent de participer à des manifestations critiques envers le gouvernement.

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Ukraine
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Née en novembre de la volte-face du pouvoir, qui a renoncé à un rapprochement avec l'UE pour signer un accord avec Moscou, la contestation ukrainienne s'est depuis muée en révolte contre le président Ianoukovitch. Une crise qui plonge l'Ukraine au bord de la guerre civile, alors que les affrontements entre opposants et forces de l'ordre ont fait des dizaines de morts et des centaines de blessés. »

(Moscou) Discrète et malmenée depuis la réélection de Vladimir Poutine en 2012, l'opposition russe s'active à nouveau. Estimant que la chute du rouble et les sanctions européennes vont gruger la popularité du président, ses leaders préparent un nouveau round d'affrontement. Envers et contre tout.

«Traître. On m'a dit que j'étais un traître.»

Dimitri Goudkov, 34 ans, prend une cuillerée de borscht en racontant comment, l'an dernier, il s'est fait mettre à la porte du parti Une Russie juste, fondé par son père Gennady Goudkov.

Son crime: avoir participé aux États-Unis à un événement de Freedom House, une organisation qui considère que la Russie n'est pas un pays libre. Depuis, le député, élu en 2011, siège en indépendant. Une très rare voix indépendante au sein d'un Parlement de 450 députés réputés majoritairement dociles au régime de Vladimir Poutine.

Appartenir à l'opposition a coûté cher à Dimitri Goudkov et à sa famille. Son père, ancien haut gradé du KGB et ancien membre du parti de Poutine, s'est fait expulser de la Douma en 2012 après avoir été trop critique du gouvernement. Des allégations de corruption ont été retenues contre lui, même si aucun procès n'a eu lieu. Dans les mois qui ont suivi, il a vu son entreprise de sécurité - forte de 4000 employés dans le pays - être démantelée par la justice russe. «Ce n'est vraiment pas le moment d'être un indépendant en Russie. C'est le moment où Poutine et sa clique s'en mettent plein les poches», dit Dimitri Goudkov, dans un pub situé tout près de la Douma.

«Des études récentes du centre de sondage indépendant Levada démontrent que 85% des Russes sont satisfaits du travail du président. Difficile d'organiser l'opposition dans ces conditions.»


Malgré ces revers majeurs, le député multiplie les gestes d'éclat. En 2012, avec deux comparses, dont son père, il a réussi à mettre en scène la première obstruction systématique (filibuster) du Parlement russe. Pendant 11 heures, ils ont argumenté contre une loi qui limite le droit de manifester. En vain: la loi a été adoptée. «On aurait pu faire mieux, mais on a eu très peu de temps pour se préparer», se désole l'ancien joueur de basketball, plus habitué aux lancers francs qu'aux louvoiements politiques.

Dimitri Goudkov participe aussi à toutes les manifestations critiques envers le gouvernement. «Mon rôle de député les empêche de me mettre en prison», dit en souriant le grand gaillard de 6'4.

Les autres principales figures de l'opposition russe n'ont pas cette chance:

- Boris Nemtsov, ancien vice-premier ministre devenu chantre de l'opposition, a été arrêté 12 fois et a fait plusieurs séjours en prison, dont un de 10 jours.

- L'oligarque Mikhaïl Khodorkovski, qui a tenté de tenir tête à Poutine, a été dépossédé d'une partie de ses avoirs et a passé 10 ans dans une prison de Sibérie. Il vit aujourd'hui en exil, comme des dizaines d'autres dissidents qui ont fui les mesures de répression juridiques et politiques du Kremlin.

- Finalement, l'opposant le plus en vue de la Russie, le blogueur Alexei Navalny, a été condamné deux fois à la prison, puis remis en liberté surveillée. C'est aujourd'hui son frère qui est en prison, un geste dénoncé par les organisations des droits de l'homme. En réponse, Alexei Navalny a refusé de se soumettre à son assignation à résidence.

«Avec l'emprisonnement de son frère, il considère qu'il n'a plus rien à perdre, dit Dimitri Goudkov. Navalny est le premier opposant à ne pas être devenu célèbre par la télévision, mais par l'internet. Il est le plus efficace pour contester et détruire le régime actuel», concède-t-il.

Au moment où il prononce ces mots, son téléphone sonne. «C'est Navalny, vous permettez?» Après notre rencontre, il ira rejoindre le blogueur anticorruption dans son bureau. Avec les autres ténors de l'opposition, ils organisent une nouvelle manifestation qui doit avoir lieu le 1er mars. Une manifestation contre la crise économique causée par les sanctions économiques imposées à la Russie et la chute du rouble, brutale depuis décembre. L'opposition accuse Poutine d'être le grand responsable de la situation avec sa guerre en Ukraine et son entêtement à ne pas diversifier une économie dépendante du pétrole. «Poutine veut vivre comme [l'oligarque Roman] Abramovitch et gérer le pays comme Staline. Mais ce n'est pas possible», dit Dimitri Goudkov.

Le député convient qu'il sera difficile de convaincre la majorité des Russes de joindre le mouvement d'opposition. D'abord, parce que ses leaders n'ont aucun accès aux chaînes télévisuelles, principale source d'information de 70% des Russes. Ensuite, parce que des études récentes du centre de sondage indépendant Levada démontrent que 85% des Russes sont satisfaits du travail du président.

Selon le jeune député, cette majorité, nourrie par la propagande étatique, n'est pas immuable. Dans ce groupe, explique-t-il, on trouve une frange de 15-20% qui sera toujours derrière Poutine quoi qu'il fasse, mais les autres font partie du «parti du réfrigérateur». En d'autres termes, ils sont du côté de celui qui met du pain sur la table. Et depuis la chute de l'Union soviétique, c'est Vladimir Poutine qui a le plus grandement amélioré leur niveau de vie. Mais cela risque de changer, prédit Dimitri Goudkov. «2015, c'est l'année où la propagande va se battre contre le réfrigérateur, dit-il. Et vous savez quoi? C'est toujours le réfrigérateur qui gagne.»

Emprisonnées pendant deux ans, Nadezhda Tolokonnikova (à gauche)... (PHOTO PASCAL DUMONT, COLLABORATION SPÉCIALE) - image 4.0

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Emprisonnées pendant deux ans, Nadezhda Tolokonnikova (à gauche) et Maria Alyokhina (à droite), des Pussy Riot, viennent de lancer une organisation qui se porte à la défense des détenus russes.

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L'OPPOSITION AU FÉMININ

L'opposition russe s'accorde surtout au masculin. Même si les femmes sont nombreuses dans les coulisses du mouvement d'opposition au régime en place à Moscou, les leaders, eux, sont principalement des hommes.

«La culture politique russe est très masculine», dit à ce sujet Anna Veduta, ancienne attachée de presse d'Alexei Navalny, jointe à New York, où elle fait une maîtrise. Exception à la règle: Pussy Riot. Le groupe punk, qui s'est fait connaître dans le monde pour avoir chanté une chanson anti-Poutine dans une cathédrale, continue son combat.

Ses deux membres qui ont été emprisonnées pendant près de deux ans, Nadezhda Tolokonnikova et Maria Alyokhina, viennent de lancer une organisation, Zona Prava (Zone de droit), qui se porte à la défense des détenus en Russie. Elles déplorent notamment les conditions d'incarcération en vigueur dans le pays. « Elles font un travail remarquable», dit Anna Veduta. Un des seuls députés indépendants du Parlement russe, la Douma, Dimitri Goudkov tente par tous les moyens à sa disposition de mettre de l'eau dans le pétrole du consensus pro-Poutine.

Les exilés

Au cours des dernières années, un grand nombre d'opposants à Poutine ont quitté la Russie. Ils vivent maintenant aux quatre coins du monde.

MIKHAÏL KHODORKOVSKI

Fait d'armes: oligarque

Lieu d'exil: Genève, Suisse

Premier multimilliardaire postsoviétique, l'ancien patron de la société pétrolière Ioukos a été l'un des premiers opposants à Poutine. Poursuivi pour fraude et escroquerie, il a passé 10 ans en prison. Il a été gracié par Poutine en 2013 et vit depuis en exil.

GARRY KASPAROV

Fait d'armes: champion d'échecs

Lieu d'exil: New York, États-Unis

Champion du monde d'échecs, Garry Kasparov a été un proche du président Eltsine. En 2005, il a abandonné sa carrière de joueur d'échecs pour s'opposer politiquement à Vladimir Poutine. Depuis 2012, il est à la tête de la Human Rights Foundation à New York.

ANNA VEDUTA

Fait d'armes: responsable des médias pour l'opposant et blogueur Alexei Navalny

Lieu d'exil: New York, États-Unis

Anna Veduta a été l'attachée de presse d'Alexei Navalny, le blogueur et militant anticorruption aujourd'hui assigné à résidence par la justice russe. Elle étudie actuellement à l'Institut Harriman de l'Université Columbia, qui se spécialise dans les études russes.

ROUSTEM ADAGAMOV

Fait d'armes: blogueur

Lieu d'exil: Prague, République tchèque

Auteur du blogue Drougoï, Roustem Adagamov est l'un des blogueurs les plus influents de Russie. Il a fondé la Ligue des électeurs et exige une transparence accrue lors des élections.

GALINA TIMTCHENKO

Fait d'armes: ancienne rédactrice en chef de Lenta.ru

Lieu d'exil: Riga, Lettonie

Ancienne rédactrice en chef du site de nouvelles russes Lenta.ru, Galina Timtchenko a été remerciée de ses services en 2014 pour des raisons politiques. Avec une vingtaine de journalistes loyaux, elle a fondé le site Meduza en Lettonie.

SERGUEÏ GOURIEV

Fait d'armes: économiste

Lieu d'exil: Paris, France

Économiste chevronné, il était à la tête de la New Economic School de Moscou. En 2013, il a été la cible de pressions après avoir critiqué le procès de Mikhaïl Khodorkovski et a fui vers la France.

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