En Turquie, le commerce des passeurs pâtit de l'accord avec l'UE

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Des migrants attendent à Izmir, en Turquie, peu après l'accord signé par les dirigeants turcs avec l'UE prévoyant le retour systématique de tous ceux qui entrent illégalement Grèce.

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Crise migratoire

Pour tout savoir sur la crise migratoire sans précédent qui perturbe l'Europe. »

Joe SINCLAIR
Agence France-Presse
BADEMLI

Depuis des mois, les habitants de Bademli s'étaient habitués à ce manège. Au milieu de la nuit, des dizaines de migrants - Syriens, Irakiens ou Afghans - débarquent en minibus dans les rues du village et s'évanouissent vers la crique en contrebas, direction la Grèce.

Mais depuis quelques jours, plus rien. «Avant l'accord, des centaines de réfugiés traversaient la mer ici», raconte Hasan Balci, un pêcheur de 50 ans. Attablé à un café, il regarde les eaux turquoises qui séparent de quelques milles seulement la Turquie de l'île grecque de Lesbos. «Aujourd'hui, il n'y en a plus aucun».

Cet accord, c'est le pacte signé il y a une semaine par les dirigeants turcs et de l'Union européenne pour tenter d'endiguer le flot continu des candidats à l'exil qui, depuis des mois, traversent la mer Égée depuis le rivage turc.

Sa mesure la plus spectaculaire prévoit le retour systématique en Turquie de tous les migrants, y compris syriens, entrés illégalement en Grèce depuis le 20 mars.

Avec un certain succès, apparemment. De 1600 lundi, le nombre des arrivées en Grèce est tombé à 600 mardi et 260 mercredi. Jeudi, aucun nouveau migrant n'a été enregistré.

Le long de la côte, les gendarmes turcs ont renforcé leurs patrouilles. Et au large croisent les bâtiments de l'OTAN, prêts à intercepter toute embarcation suspecte.

Depuis des mois, Izmir était le coeur de ce trafic. Notamment son district de Basmane, transformé en véritable bourse aux traversées. Les migrants y négociaient à la terrasse des cafés avec les passeurs les conditions de leur voyage à haut risque vers la Grèce, pour un prix atteignant jusqu'à 1200 dollars par personne.

Aujourd'hui, les tables du quartier sont vides. «C'est fini», lâche un commerçant en pleurant la fin de sa lucrative activité de vente de gilets de sauvetage.

«Humiliation»

«Maintenant, je ne sais vraiment pas ce que je vais faire», confirme Assam, un orphelin syrien de 18 ans originaire de Damas. Installé depuis six mois dans le port turc, il rêvait il y a quelques jours encore de rejoindre l'Allemagne. «Ici à Izmir, on ne peut pas trouver d'argent pour manger ou boire. C'est l'humiliation».

Son copain Wada, 20 ans, d'Idlib, envisage désormais de rentrer en Syrie.

«Je suis prêt à retrouver les tirs d'artillerie, les ruines, les bombardements, c'est encore mieux que de mourir en Turquie», lance-t-il, «nous fuyons tous la Syrie à cause des bombardements et personne ne nous accueille en tant que réfugiés».

Pour survivre, un autre Syrien, informaticien à Damas, s'est décidé à franchir le pas. Il a rejoint un réseau et est devenu passeur.

Au téléphone, il explique avoir empoché entre 10 000 et 15 000 dollars l'an dernier, simplement en prélevant une part de 50 à 100 dollars sur le tarif payé par chaque migrant. Mais pour lui aussi, l'accord entre Ankara et Bruxelles a changé la donne.

«Certains (réfugiés) ont peur de traverser maintenant, (cet accord) a eu un impact négatif sur les affaires», regrette le jeune homme, âgé de 23 ans. «Ce trafic de migrants ne s'arrêtera jamais, il va peut-être ralentir mais il ne s'arrêtera jamais», pronostique-t-il toutefois, «les passeurs vont trouver de nouvelles routes et de nouvelles combines».

Interrogé sur les risques des passagers qu'il envoie à la mer, le passeur confie se sentir responsable de leur sécurité et se dit fier de n'en avoir, jusque-là, «perdu» aucun.

«Je n'ai pas de mot assez fort pour dire ce que je ressens pour les migrants qui meurent en mer», assure-t-il, «on se sent coupable toute la vie de la mort de quelqu'un».

Mais à ses yeux, les dirigeants européens ont eux aussi leur part de responsabilité dans le drame qui se joue tous les jours entre les côtes turques et grecques. «J'espère que les frontières vont bientôt s'ouvrir (...) parce que les gens souffrent et qu'ils ont besoin de trouver un lieu sûr pour continuer à vivre».

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