Cameroun: la tension monte entre francophones et anglophones

Un enseignant donne un cours en plein air... (PHOTO REINNIER KAZE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE)

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Un enseignant donne un cours en plein air à Moho, village du nord du Cameroun. La minorité anglophone du pays africain peine à recevoir une instruction dans sa langue.

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Des documents juridiques uniquement offerts en français. Des enseignants francophones dans ses écoles. De la difficulté à obtenir des services dans sa langue. La minorité anglophone du Cameroun se dit victime de «francophonisation». Et la tension monte, depuis quelques semaines.

« Ici, au Cameroun, on a l'impression qu'être anglophone, c'est une malédiction ! »

Au bout du fil, le juriste camerounais raconte à La Presse le ressentiment de la communauté anglophone de son pays, dont il fait partie.

Le sujet est si délicat qu'il préfère que son nom ne soit pas publié.

« J'en suis l'exemple : je fais un doctorat, car je n'arrive pas à m'insérer [sur le marché du travail] », explique-t-il, estimant qu'à talent égal, un francophone sera toujours préféré à un anglophone.

La grogne actuelle est née de la réforme proposée l'été dernier du système judiciaire camerounais, inspiré du Code civil français dans les régions francophones et de la common law britannique dans les régions anglophones.

L'absence de traduction en anglais de documents juridiques et la nomination dans des tribunaux anglophones de juges francophones, qui ne sont pas rompus au droit anglo-saxon et pas toujours bilingues, ont soulevé l'ire des avocats, qui ont débrayé durant l'automne.

« Chaque fois que le pouvoir a la volonté d'harmoniser le système, c'est perçu par la population comme une volonté de nier les différences », explique Serge Banyongen, chargé de cours à l'Université d'Ottawa et auteur de publications sur la diversité culturelle au Cameroun.

La grogne a aussi gagné le milieu scolaire ; les enseignants anglophones se sont joints au mouvement de grève des avocats pour protester contre l'embauche de francophones dans leurs écoles, notamment pour enseigner l'anglais.

« Les anglophones se sentent assimilés. » - Un juriste camerounais anglophone

Cette fois, le mécontentement de la communauté anglophone, qui vit dans l'ouest du pays, près du Nigeria, a mal tourné : une personne a été tuée lors de manifestations brutalement réprimées, la semaine dernière, à Bamenda, principale ville de la région.

VIEUX PROBLÈME

Ce n'est pas la première fois que les tensions linguistiques donnent lieu à des manifestations, rappelle Serge Banyongen.

« C'est le produit d'une mauvaise conception, au départ, des relations entre les deux communautés linguistiques camerounaises », explique-t-il.

D'abord colonisé par l'Allemagne, l'administration du Cameroun a été confiée à la France et à la Grande-Bretagne au terme de la Première Guerre mondiale.

Lors de son indépendance, en 1961, une partie du Cameroun britannique s'est rattachée au Nigeria et une autre au Cameroun français, déjà souverain, donnant ainsi naissance à une fédération où chaque communauté linguistique avait son Parlement.

Mais cette fédération n'a duré qu'une dizaine d'années et le Cameroun est devenu un État unitaire en 1972.

Depuis, « une frange de la population anglophone s'est toujours sentie frustrée », souligne Serge Banyongen.

Cette fois-ci, le mécontentement est particulièrement accentué en raison du chômage et de la pauvreté, ce qui a contribué à enflammer la situation et ce qui explique que « même les villageois s'identifient à cette grève », croit le juriste à qui La Presse a parlé.

Mais « le chômage généralisé, très élevé » n'est pas l'apanage des anglophones, nuance Serge Banyongen.

« Au Cameroun, les emplois réguliers ne sont pas disponibles pour tout le monde et s'acquièrent par la corruption, le népotisme. La majorité de la population est dans le "système D". » - Serge Banyongen, Université d'Ottawa

Il n'en demeure pas moins qu'il y a « une insatisfaction générale » particulière à la communauté anglophone camerounaise, croit l'universitaire, qui estime qu'il y a « très, très peu d'efforts de la majorité francophone pour intégrer les anglophones ».

« Ce n'est pas encore l'assimilation, affirme-t-il, car comme [les francophones] au Québec, ils résistent. Mais ce n'est pas loin. »

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