Burundi: informer les siens au péril de sa vie

Au lendemain du saccage des radios privées burundaises... (PHOTO JENNIFER HUXTA, AGENCE FRANCE-PRESSE)

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Au lendemain du saccage des radios privées burundaises dans la répression du coup d'État manqué, les 13 et 14 mai dernier, Antoine Kaburahe (au centre) avait interrompu les activités du groupe de presse indépendant Iwacu, craignant pour la sécurité de ses journalistes.

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Des radios saccagées, des médias menacés, des journalistes forcés de fuir le pays; l'information est une autre des victimes de la crise qui embrase le Burundi depuis le mois d'avril. Alors que commençaient hier les élections dans un climat tendu, quelques courageux continuent cependant d'informer la population, au grand jour comme dans l'anonymat qu'offrent les médias sociaux, ou encore de leur exil au Rwanda voisin.

« En une nuit, on a tout perdu », lâche Antoine Kaburahe. Au lendemain du saccage des radios privées burundaises dans la répression du coup d'État manqué, les 13 et 14 mai derniers, le directeur du groupe de presse indépendant Iwacu avait interrompu ses propres activités, craignant pour la sécurité de ses journalistes.

Aujourd'hui, Iwacu - qui signifie « Chez nous » en kirundi, la langue nationale - est le seul média indépendant qui continue d'informer la population, par le truchement son hebdomadaire tiré à 4000 exemplaires et de son site internet, qui reçoit plus de 40 000 visites par jour.

Le travail est toutefois périlleux, confie Antoine Kaburahe. « Au quotidien, c'est vraiment l'enfer », dit-il, énumérant les menaces, les photos effacées de force et les passages à tabac de journalistes par des policiers.

« Quand un policier tourne sa kalachnikov vers vous, une kalachnikov chargée, et vous dit : "Je vous donne trois minutes pour partir, bon..." »

Les journalistes d'Iwacu refusent de baisser les bras, mais savent très bien qu'ils dérangent. « On va travailler jusqu'à ce qu'on ne puisse plus travailler », résume le directeur, qui « sen[t] qu'une catastrophe peut arriver ».

Ne pas laisser s'éteindre la lueur

Pour contrer l'étiolement de la diversité de l'information, un groupe de journalistes des radios indépendantes saccagées a mis sur pied une page Facebook d'actualité, SOS Médias Burundi, suivie par 13 000 abonnés.

« C'est une grande synergie de gens qui n'avaient pas les mêmes lignes éditoriales, la même façon de penser, mais qui se sont reconnus dans cette lutte commune, celle de préserver l'information », explique l'une des responsables à qui La Presse a parlé, hier.

Les noms et le nombre de journalistes qui alimentent la page d'informations, de photos et d'extraits audio sont gardés secrets par mesure de sécurité. « Il y a des grenades qui sont lancées dans les maisons des journalistes », rappelle l'interlocutrice de La Presse.

Le groupe de journalistes s'est donné pour mission d'offrir une information fiable dans un contexte où « il y a trop de rumeurs », d'« exagérations » et de « non-dits ».

Dans un des pays pauvres du monde, où l'accès à l'internet est faible à l'extérieur de la capitale, SOS Médias Burundi s'adresse beaucoup à la diaspora et à la communauté internationale. « Il n'y a rien qui peut remplacer nos radios qui ont été détruites, [mais on ne veut] pas laisser s'éteindre cette lueur d'information. »

Radio Londres... à Kigali

Si certains journalistes sont restés au Burundi, de nombreux autres ont fui, mais continuent de travailler à distance, comme Patrick Nduwimana, directeur de Bonesha FM, l'une des stations saccagées en mai.

Avec l'aide de confrères rwandais, il a mis sur pied une émission bimensuelle destinée à un public burundais. Produite à Kigali, elle est retransmise sur les ondes de différentes radios communautaires du sud du Rwanda, qui sont également captées dans le nord du Burundi.

L'émission, diffusée pour la première fois mercredi dernier, informe en kirundi les gens sur la situation politique et sociale au Burundi et offre « l'occasion aux réfugiés burundais qui sont au Rwanda de donner quelques messages pour informer la famille qui ne sait pas où ils se trouvent », explique Patrick Nduwimana.

Près d'une cinquantaine de journalistes burundais ont trouvé refuge au Rwanda, tandis que d'autres ont pris le chemin de la République démocratique du Congo. « Nous voulons que les radios congolaises se joignent au projet » et diffusent des programmes en français et en swahili.

« Les gens veulent savoir », lance Patrick Nduwimana. « Nos radios étaient les plus écoutées, les plus crédibles. Aujourd'hui, il n'y a que la radio nationale qui raconte ce qui est dicté et orienté par le pouvoir. [...] C'est une catastrophe ! »

Élections sous tension

Malgré une large réprobation internationale et le boycottage de l'opposition dénonçant une « parodie d'élections », le pouvoir burundais a organisé hier des scrutins législatifs et communaux sous haute tension, se flattant d'une mobilisation « massive » pourtant peu visible dans la capitale. « Pour nous, il n'y a pas d'élections aujourd'hui », résumait dans la journée Pacifique Nininahazwe, un des leaders de la contestation lancée contre le troisième mandat que le président Pierre Nkurunziza entend briguer à la présidentielle prévue le 15 juillet. L'annonce fin avril de cette candidature a plongé le petit pays d'Afrique des Grands Lacs dans une grave crise politique : au moins 70 personnes sont mortes et plus de 120 000 ont fui dans les pays voisins. L'Union européenne et la Belgique, ex-puissance colonisatrice et partenaire-clé du pays, ont déploré la tenue de ces élections, estimant qu'elles étaient susceptibles d'envenimer la crise. Fait rarissime, l'Union africaine a renoncé à déployer ses observateurs dans les bureaux de vote.

- Agence France Presse

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