Rio Tinto Alcan: bienfait ou malédiction pour la Guinée?

À l'usine de bauxite de Kamsar - qui... (Photo: Michèle Ouimet. La Presse)

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À l'usine de bauxite de Kamsar - qui est détenue par CBG, dont Rio Tinto Alcan est actionnaire - un dense poussière flotte dans l'air et les déversements de produits chimiques sont monnaie courante.

Photo: Michèle Ouimet. La Presse

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(Kamsar, Guinée) Ça se passe au fin fond de l'Afrique. En Guinée. Plus précisément à Kamsar, ville de 120 000 habitants. C'est là que la CBG et Rio Tinto Alcan chauffent des tonnes de bauxite qui partent par bateaux en Europe, aux États-Unis et dans les usines d'aluminium du Québec. Déversements de mazout à répétition, poussière toxique sur la ville, le bilan environnemental est désastreux. Notre journaliste Michèle Ouimet a fait enquête.

Le ministère de l'Environnement de la Guinée accuse la CBG (Compagnie des bauxites de Guinée) et Rio Tinto Alcan d'être des «pollueurs irresponsables».

Poussière toxique qui s'échappe de l'usine de Kamsar et qui tombe sur les 120 000 habitants de la ville depuis des années, déversements de mazout à répétition, «pollution massive de la mer», le bilan environnemental de la CBG est un désastre. Rio Tinto Alcan possède le quart des actions de la CBG.

«La poussière de Kamsar est dangereuse pour la santé, affirme le chef de laboratoire du ministère guinéen de l'Environnement, Sékouba Kaloga. Elle contient des particules toxiques comme la silice, le plomb, le cadmium. Lorsque la poussière se mélange à l'eau et à l'air, elle devient corrosive. Elle rouille les toits en tôle. Imaginez l'effet sur l'être humain!»

«La poussière se dépose aussi sur l'eau et cause des dommages environnementaux très, très importants, poursuit-il. L'entreprise ne se préoccupe pas de la population. Elle est irresponsable. Les gens souffrent de maladies respiratoires aiguës, d'asthme. La poussière contamine le sang et étouffe les plantes. Je ne suis pas médecin, mais chimiste. Par contre, je peux vous dire que cette poussière est cancérigène.»

C'est cette bauxite, chauffée à l'usine de Kamsar, qui est acheminée par bateaux dans les usines du Québec, où elle est transformée en aluminium.

La ville rouge

La haute cheminée de l'usine de Kamsar surplombe la ville. Elle crache une épaisse fumée rouge. En 2005, la CBG a investi 17 millions pour diminuer de 80% les émanations de poussière.

«Ce n'est pas efficace! tranche M. Kaloga. Je le sais, j'arrive de Kamsar.»

«Au contraire, proteste le directeur de l'usine, Bachir Diallo. Nous avons suivi le modèle brésilien. La corrosion des tôles n'est pas due à la poussière, mais au sel marin.»

«Pendant la saison sèche, avec le vent, il y a effectivement un problème de poussière, explique de son côté le directeur général de Rio Tinto Alcan en Guinée, Robert Théorêt. C'est désagréable, mais pas toxique.»

M. Théorêt est Québécois et il est installé en Guinée depuis deux ans et demi.

Alerté par M. Théorêt, le bureau de Rio Tinto Alcan à Montréal a tenu à réagir. «Comme membre du conseil d'administration de la CBG, nous nous assurons que la direction de la société respecte les normes, souligne Pat Fiore, le directeur responsable de la bauxite. Nous avons des activités partout dans le monde et notre matériel est inoffensif.»

Le médecin de l'entreprise à Kamsar, le Dr Fodé Kamara, affirme que la poussière n'est pas dangereuse.

«Il y a très peu de conséquences pour la santé, affirme-t-il. Des allergies, des irritations du nez, de petits problèmes de peau. La poussière entre dans les chaussures et cause parfois des champignons entre les orteils. Rien de grave.»

«Ils ne peuvent que nier, mais ils ne disent pas la vérité, réagit M. Kaloga en haussant les épaules. On ne peut pas m'interdire de parler. C'est le ministre de l'Environnement qui m'a dit de vous rencontrer.»

Le ministre est dans une situation délicate. Le gouvernement guinéen possède 49% des actions de la CGB. Le reste se partage, en gros, entre Alcoa et Rio Tinto Alcan.

«L'État ne contrôle pas la situation, reconnaît M. Kaloga. Les installations sont vétustes, elles datent de 1973. L'État démissionne. C'est scandaleux.»

«Notre loi environnementale est très faible, déplore le conseiller juridique du ministre des Mines, Saadou Nimaga. Il faut absolument que nous adoptions des normes nationales, sinon nous sommes condamnés à nous fier aux entreprises. Nous avons quelques inspecteurs, mais ils vont rarement sur le terrain. Les gens meurent sans qu'un vrai diagnostic soit posé.»

Le syndicat pris au dépourvu

Il n'y a qu'un seul inspecteur pour couvrir cinq préfectures, dont celle de Kamsar, un immense territoire de 35 800 km2. Il s'appelle Ibrahima Diallo. Lui aussi accuse: poussière dangereuse pour la santé, déversements répétitifs de mazout et d'huiles usées.

«Après avoir travaillé pour la CBG, les gens ne vivent pas longtemps», dit-il.

Le syndicat, lui, est perplexe. Il n'a pas d'argent pour engager des experts et faire analyser la poussière.

«L'entreprise nous dit qu'ils ont fait des études et qu'il n'y a aucun danger, explique le président du syndicat, M. Sekou Ly. Mais certains travailleurs ont des problèmes pulmonaires. La direction jure que ce n'est pas la poussière. Impossible de vérifier.»

Le syndicat ne peut pas non plus se fier aux médecins de Kamsar. L'hôpital est financé à 90% par la compagnie. C'est donc elle qui paie leurs salaires.

La CBG a été incapable de me fournir une étude sur l'impact de la poussière sur la santé des travailleurs ou de la population.

«Pour le moment, il n'y a pas de rapport, précise le chef du service environnement de l'entreprise, Aliou Barry. Nous avons pris quelques mesures à l'usine, mais rien en ville.»

Le gouvernement non plus n'a pas d'études. Du côté de Rio Tinto Alcan, on m'a dirigée vers la CBG.

Des déversements toxiques à répétition

Le dernier déversement de mazout a eu lieu le 29 août. Le rapport du ministère de l'Environnement est accablant. M. Kaloga le brandit. «Lisez-le.»

«Déversement d'une importante quantité de fuel dans la nuit du 29 au 30 août. (...) Pollution massive de la mer, du sol et des ressources biologiques. (...) Le déversement constitue un danger non seulement pour l'équilibre environnemental et la santé humaine, mais aussi pour l'écosystème et ses ressources (sol et mer). (...) La CBG n'a pris aucune disposition relative à la gestion de ses effluents (mazout) et rejets depuis sa création jusqu'à nos jours pour protéger la mer et ses ressources.»

Suit une liste des déversements avec les dates: 1993: mazout; 1995: huiles usées; 1996: huiles usées; 1998 (deux déversements); 2001, 2006.

M. Kaloga me montre des vidéos. Les dégâts sont impressionnants: marée noire, arbres englués dans le mazout, flore détruite. «Ces images ont été prises en septembre, précise-t-il, 14 jours après le déversement. Lorsque mon ministre les a vues, il était furieux.»

Rio Tinto Alcan a envoyé une équipe d'experts pour nettoyer les dégâts. L'entreprise devra payer une amende de 500 millions de francs (115 000$) et dépolluer à ses frais.

Le directeur de l'usine minimise l'incident. Il affirme que seulement 60 000 litres de mazout ont été déversés. Le ministère de l'Environnement, qui n'a pas de chiffres, parle de «déversement massif».

«C'est une erreur humaine. Un employé a oublié de fermer une vanne, dit Bachir Diallo. Le gouvernement n'a pas d'argent, alors il gonfle l'ampleur de la catastrophe pour obliger les entreprises à payer des sommes astronomiques.»

«C'est seulement de l'huile qui flotte, ajoute le responsable de l'environnement à la CBG, Aliou Barry. La faune n'a pas été détruite. La flore a été souillée, rien de plus. Sur les 60 000 litres déversés, 54 000 ont été récupérés.»

Le ministre des Mines, Loucéni Nabé, est inquiet. Même s'il a déjà été membre du conseil d'administration de la CBG et qu'il souhaite que Rio Tinto Alcan reste en Guinée, il reconnaît l'ampleur des dégâts.

«C'est inquiétant, dit-il. Très inquiétant. Je n'ai jamais vu un déversement d'une telle ampleur.»

Rio Tinto Alcan

En décembre 2006, le gouvernement Charest a consenti des tarifs d'électricité avantageux et un prêt sans intérêt de 400 millions à Alcan. Rio Tinto a acheté Alcan en 2007. Le prêt de 400 millions est maintenu. Revenus nets de Rio Tinto en 2007: 7 milliards. Alcan a une dizaine d'usines au Québec, dans la région du Saguenay. Alcan possède aussi, en partenariat, deux grosses alumineries, à Sept-Îles et à Bécancour. Plus de 80% de la bauxite utilisée au Québec provient de la Guinée.

Source: Rio Tinto Alcan

La Guinée, pays de la bauxite

La Guinée recèle les deux tiers des réserves mondiales de bauxite. On y trouve aussi de l'or, des diamants, du fer et de l'uranium. Les investissements dans le fer et la bauxite entre 2007 et 2015 devraient atteindre 27 milliards de dollars, soit l'équivalent du PIB annuel de la Guinée pendant huit ans.

Source: International Crisis Group

Compagnie des bauxites de Guinée

L'État guinéen détient 49% des actions; Alcoa (USA), Rio Tinto Alcan (anglo-australien) et Dadco (Allemagne) se partagent le reste, soit 51%. Les 51% sont répartis ainsi: 45% à Alcoa; 45% à Rio Tinto Alcan et 10% à Dadco. Rio Tinto Alcan possède donc 25% de la CBG et elle est membre de son conseil d'administration. La CBG est en exploitation depuis 1973. Elle a une usine à Kamsar et une mine à Sangaredi. Le gisement de bauxite de Sangaredi est le plus riche au monde. L'usine de Kamsar embauche 1800 travailleurs syndiqués.

Sources: CBG et Robert Théorêt, de Rio Tinto Alcan.




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