La spéculation au coeur de la crise alimentaire

Le Belge Olivier De Schutter, rapporteur spécial de... (Photo: AFP)

Agrandir

Le Belge Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation, estime que la situation est meilleure qu'en 2008, année de la dernière crise alimentaire. «Mais la spéculation reste un problème», prévient-il.

Photo: AFP

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Isabelle Hachey

En 2010, le nombre d'êtres humains souffrant de faim chronique a glissé sous la barre du milliard. Mais, avec 925 millions d'affamés sur la planète, il n'y a guère de quoi célébrer. Toute la semaine à Rome, des experts du Comité de la sécurité alimentaire de l'ONU ont discuté de la faim dans le monde et des moyens d'y remédier. Parmi ceux-ci : restreindre le champ d'action des spéculateurs, en grande partie responsables de la terrible crise alimentaire de 2008. En cette Journée mondiale de l'alimentation, La Presse s'entretient avec Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation.

Q L'un des enjeux abordés à la session annuelle du Comité de la sécurité alimentaire, à laquelle vous avez participé cette semaine à Rome, est l'impact de la spéculation sur la volatilité des prix mondiaux des denrées. Vous avez d'ailleurs rédigé un rapport à ce sujet au mois de septembre. Quel a été le rôle de la spéculation dans la crise alimentaire de 2008?

R Il n'y aurait pas eu de crise alimentaire sans spéculation. Ce n'était pas la seule cause de la crise, mais elle l'a accélérée et aggravée. Les marchés agricoles sont naturellement instables, mais la spéculation amplifie les brutales augmentations, tout comme les chutes des prix, qui sont aussi très dommageables pour les pays producteurs. Cela rend difficile la planification de la production et peut brutalement augmenter la facture alimentaire des pays importateurs de denrées.

Q L'apparition d'une bulle spéculative autour des cours des denrées alimentaires est-il un phénomène nouveau?

R Oui. C'est lié à la dérégulation de ces marchés aux États-Unis en 2000. Des acteurs institutionnels - des caisses de retraite, des fonds spéculatifs et des banques d'investissement - sont entrés sur ces marchés, qui auparavant ne les intéressaient pas. Ces acteurs sont extrêmement puissants grâce aux sommes d'argent qu'ils peuvent mobiliser. Ils ont un effet déstabilisateur sur ces marchés. Et ils ne sont pas intéressés par les principes de l'économie agricole réelle. Ils ne s'intéressent pas aux stocks, à l'évolution de l'offre et de la demande. Pour eux, l'agriculture est un investissement comme un autre. Ils ont des positions purement spéculatives.

Q Ces jeux spéculatifs ont eu des conséquences très réelles pour des millions de gens. Quel a été l'impact de la crise alimentaire?

R À cause du choc des prix, beaucoup de ménages dans des pays en développement ont eu du mal à continuer à se nourrir normalement. Ils ont changé leurs habitudes alimentaires, souvent en passant à un régime moins diversifié, plus pauvre en protéines animales. Au moins 100 millions de personnes dans le monde ont été réduites à l'extrême pauvreté en raison de cette crise.

Q Dans votre rapport, vous écrivez: «Une réforme fondamentale du secteur financier est à réaliser de façon urgente afin d'empêcher une nouvelle crise alimentaire.» Selon vous, faut-il limiter le champ d'action des spéculateurs?

R Oui. On doit faire une nette distinction entre les investisseurs commerciaux, qui ont une fonction utile sur ces marchés, et les investisseurs purement financiers qui parient sur la hausse ou la baisse des cours. Prenez le cas d'Armajaro, un fond d'investissement de Londres. En juillet 2010, les prix du cacao étaient plus élevés que jamais depuis 32 ans. Armajaro a acheté 7% de la production mondiale de cacao pour 1 milliard de dollars américains. Il espérait ainsi provoquer une hausse continue des prix du cacao, afin d'empocher un maximum de gains grâce à ce mouvement spéculatif. C'est ce genre de manipulation des cours qu'il faut à tout prix éviter.

Q La Banque mondiale craint l'apparition d'une nouvelle bulle spéculative autour des matières premières agricoles. Dans les derniers mois, les prix de l'alimentation ont grimpé dans les pays en développement. Selon l'ONU, entre les mois de juillet et de septembre, les prix du blé ont gagné de 60 à 80% et ceux du maïs, 40%. Une autre crise alimentaire est-elle à nos portes?

R En 2008, les stocks étaient très bas. La panique s'est emparée du marché. Cette fois, il n'y a pas de problème. Les stocks ont été regarnis grâce à de très bonnes récoltes en 2008, en 2009 et même en 2010, malgré des catastrophes importantes comme les incendies en Russie et les inondations au Pakistan. Fondamentalement, les choses sont beaucoup plus saines qu'en 2008, mais la spéculation reste un problème. Et, malheureusement, les prix ne répondent pas uniquement à des facteurs rationnels comme le niveau des stocks, l'offre et la demande. Les prix répondent aussi à cette logique purement financière, irrationnelle, qui est celle des spéculateurs.

Q Autre important sujet de préoccupation cette semaine à Rome: l'achat massif de terres cultivables dans les pays du tiers-monde par des investisseurs et des pays industrialisés. Selon Oxfam, «l'impact pour les populations locales et la sécurité alimentaire est dévastateur». Quel est l'ampleur de ce phénomène?

R Les estimations varient pour des raisons évidentes: ces opérations sont très peu transparentes. Les États n'aiment pas en parler; les investisseurs n'aiment pas qu'on les surveille de trop près. Néanmoins, on estime que, chaque année, environ 40 millions d'hectares de terres arables font l'objet de négociations par des investisseurs internationaux, publics ou privés. Les marchés internationaux étant de moins en moins fiables et la volatilité des prix de plus en plus forte, les pays veulent assurer leur sécurité alimentaire en achetant des terres arables à l'étranger afin de produire la nourriture dont ils auront besoin dans l'avenir.

Q Quelles sont les conséquences de ces transactions pour les populations touchées?

R Dans certains pays, les paysans et les petits éleveurs n'ont pas de droits reconnus sur la terre dont ils dépendent pour leur subsistance. Ils risquent à tout moment d'être évincés sans possibilité de recours. Dans plusieurs pays d'Afrique, l'État ne fait que tolérer la présence de petits éleveurs sur la terre dont il est le seul propriétaire. La vente de ces terres à des intérêts étrangers donne des plantations exploitées au détriment des usagers de la terre. Ces plantations créent très peu d'emplois et privent d'accès à l'eau et à la terre ceux qui en dépendent, y compris les populations nomades, des éleveurs qui ont besoin de pâturages. Nous devons trouver une façon de discipliner ces investisseurs, de leur imposer un code de conduite.

MSF RÉCLAME UNE RÉFORME DE L'AIDE ALIMENTAIRE

Le Canada et d'autres pays donateurs s'y prennent mal pour aider les millions enfants du tiers-monde qui souffrent de malnutrition, dénonce l'organisme Médecins sans frontières (MSF). En finançant la distribution à grande échelle de farines enrichies à base de soja et de maïs, ils risquent même de faire plus de mal que de bien. Ces farines empêchent en effet l'assimilation des protéines et de certains nutriments essentiels au bon rétablissement des enfants atteints de malnutrition. «Nous ne donnerions jamais à nos propres enfants la nourriture que nous envoyons à ceux des principaux foyers de malnutrition d'Afrique subsaharienne et d'Asie», a déclaré le Dr Uni Karunakara, président de MSF. «Il faut cesser d'avoir deus poids deux mesures.»

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer