Chantal Lacroix: la bonté, la B.A. et la «business»

Chantal Fortier, directrice des productions originales et chef... (PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE)

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Chantal Fortier, directrice des productions originales et chef de marque à Canal Vie, estime que Chantal Lacroix «a donné l'équivalent de 10 millions de dollars à travers ses émissions» depuis son arrivée à Canal Vie.

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Quatre émissions en ondes ou en cours de tournage, un horaire de premier ministre, une entreprise de 23 employés permanents et une armée de fidèles qui la suivent dans tous ses projets: Chantal Lacroix, 52 ans, est un phénomène et une femme qui déplace des foules et... quelques montagnes.

On l'appelle la mère Teresa de la télé québécoise depuis qu'elle a créé, à TQS en 2005, Donnez au suivant, une émission de chaînes de bonté, lancée par un diffuseur sceptique qui lui prédisait l'échec. Erreur. Cet automne, l'émission, qui a déménagé à Canal Vie, est de retour pour la 10e saison. Chantal Lacroix anime et produit trois autres émissions: On efface et on recommence, Maigrir pour gagner et Que sont-ils devenus?.

Pas mal pour une fille à qui un cadre de TVA avait dit qu'elle n'avait aucun avenir en télé...

Née à LaSalle, Chantal Lacroix est l'enfant unique d'une Québécoise d'origine sicilienne, Claire Trifiletti, et d'un syndicaliste français, Louis Lacroix, ex-président de Teamsters Canada. Sourde d'une oreille depuis l'âge de 8 ans - ce qui lui a causé des problèmes de diction -, affligée par le vitiligo, Chantal Lacroix revient de loin. Après des études en sciences humaines au cégep, elle a abandonné le droit à l'université au bout d'une journée et s'est tournée vers la télé. Miss météo à MétéoMédia, aspirante comédienne, animatrice de variétés d'été, elle s'est longtemps cherchée avant de trouver sa voie: la bonté.

«À l'époque, c'était les téléréalités avec des drames et des conflits qui marchaient. Une critique m'avait d'ailleurs prévenue que la bonté n'intéressait personne.»

À force de détermination, elle a toutefois réussi à se tailler une place unique dans notre paysage télévisuel. À Canal Vie, ses émissions sont parmi les plus populaires de la chaîne. «Dès que Chantal n'est pas en ondes, les gens appellent pour demander quand elle revient», affirme Chantal Fortier, directrice des productions originales et chef de marque à Canal Vie.

Oser la bonté à la télé

Depuis que Chantal Lacroix a de son propre aveu osé mettre la bonté à la télévision, il y a deux choses qu'elle ne supporte plus, mais qu'elle rencontre régulièrement: le cynisme et l'ingratitude. 

Le cynisme vient de gens du métier qui se moquent de son côté mère Teresa, convaincus que sa générosité cache une redoutable femme d'affaires qui donne au suivant pour mieux vendre sa marque et sa ménagerie de produits dérivés: les coussins Maman je t'aime (39,99 $), les jetés en molleton Le bonheur c'est maintenant (39,99 $), le bracelet Je me choisis (24,99 $) ou la bague Sois ta meilleure amie (149,99 $).

Quant à l'ingratitude, elle l'a croisée chez certains participants. «À un moment, j'ai arrêté de faire Donnez au suivant à cause d'une famille qui se plaignait de ne pas en avoir reçu assez ou, du moins, pas autant que la famille de l'émission d'avant. Ça m'a à la fois blessée et mise en maudit», raconte Chantal Lacroix au milieu d'un salon vide du Château Bromont où elle a passé la fin de semaine pour le tournage de Maigrir pour gagner.

Dans une autre salle, une centaine de participants, tous fans finis de Lacroix et de son enthousiasme contagieux, s'époumonent dans un atelier de mise en forme. Mais cela n'est rien à côté des 5000 participants à la méga journée de motivation Soyons la solution le 21 octobre dernier à la Place Bell, à Laval, où elle avait invité 11 motivateurs.

Les billets les moins chers pour la journée coûtaient entre 45 $ et 65 $. Les billets aux tables du parterre se détaillaient 500 $ l'unité et avaient été achetés par de nombreux commanditaires qui, en échange de publicité, aident l'animatrice à tisser ses chaînes de bonté.

Vendez au suivant

Un gros beat de musique house accueillait les spectateurs venus à l'événement, certains par autobus nolisés, de Gatineau, Sherbrooke, Québec et Trois-Rivières. Lacroix avait loué deux écrans géants pour les projections vidéo, un système de son pour la musique live et enregistrée et un système d'éclairage nec plus ultra. Elle avait aussi retenu les services du metteur en scène Joël Legendre qui a conclu le feu roulant de motivateurs avec l'apparition surprise de Ginette Reno.

Ce jour-là, au son d'une musique triomphante, la foule a accueilli Chantal Lacroix comme une rock star. «Merci, c'est touchant», a-t-elle dit, la main sur le coeur.

Les motivateurs après elle avaient tous le même message sur la nécessité de préparer sa chance, de prendre sa vie en main et de sortir de sa zone de confort. Daniel Blouin, ex-déneigeur mais surtout ex-producteur de spectacles, a raconté comment son livre Sorties de zone a changé la vie de milliers de gens, de Bora Bora à Laval: «Une femme m'a remercié de l'avoir aidée à changer sa vie. Grâce à toi, m'a-t-elle dit, maintenant, je vends des produits Chantal Lacroix chez Jean Coutu.»

Je demande à la principale intéressée si elle croit que vendre ses produits chez Jean Coutu est le rêve d'une vie. «Non, évidemment. Ça n'a aucun rapport. Jean Coutu distribue mes produits, c'est vrai, mais il n'y a personne en pharmacie qui est affecté juste à ça.»

Pourtant, c'est bel et bien cette anecdote complaisante et un brin ridicule que Daniel Blouin a servie à la foule, à la Place Bell. Foule qui, selon mes calculs sommaires, a permis d'enregistrer des recettes de plusieurs centaines de milliers de dollars.

Pourtant, Chantal Lacroix affirme qu'elle n'a aucune idée des recettes de la journée dont une partie doit être versée à Leucan et à des hôpitaux pour enfants.

Aucune idée? Elle répète qu'elle n'a pas eu le temps de voir les chiffres ni de calculer ce qu'elle devra déduire en dépenses et en frais. Elle me jure qu'elle ne fera pas d'argent avec ce rassemblement et que, de toute façon, l'argent ne l'intéresse pas. 

Peut-être est-ce vrai, mais j'ai vu les gens à la pause dans les couloirs de la Place Bell se ruer sur les stands de ses produits et acheter ses bracelets Soyons la solution (25 $), ses coussins, ses thés, etc. Difficile de croire que la vente de ses produits ne lui rapportera rien.

«Mes produits, ce sont les gens qui me les ont demandés. Je ne me suis pas levée un matin en disant: "Bon, aujourd'hui, je me lance dans le merchandising." La collection est née d'évènements de ma vie. Il n'y a rien de calculé là-dedans.»

La pression de la caméra

J'ignore si je dois croire que l'argent ne l'intéresse pas et qu'elle n'est pas d'affaires. En revanche, je la crois quand elle affirme que ce qui compte pour elle, ce sont les contacts humains et les échanges avec les gens à qui elle vient en aide dans ses émissions. Son parcours, à ce sujet, est constellé d'histoires crève-coeur et de gens qu'elle a sauvés de la misère morale et physique.

«Chantal est une fille investie qui a le don de rallier les gens, aussi bien ceux dans le besoin que les centaines de bénévoles et d'entrepreneurs qui donnent généreusement, affirme Chantal Fortier, de Canal Vie. Depuis qu'elle est à Canal Vie, on estime qu'elle a donné l'équivalent de 10 millions de dollars à travers ses émissions.»

Dix millions! La somme est impressionnante. Elle se décline sous plusieurs formes: en gallons de peinture et en «bras» pour l'étage complet que Lacroix a fait repeindre pour Cindy Bouchard, atteinte de fibrose kystique, qui se morfondait dans la grisaille du département de pneumologie de l'hôpital de Chicoutimi.

Elle se mesure en couches, en loyer payé pendant un an et en Dodge Caravan donnée à Mélina Forget, jeune mère élevant seule ses quadruplés; en piscine intérieure pour William, gamin d'Asbestos atteint de la maladie du vampire et ne pouvant pas aller jouer dehors, ou encore en rénovations pour une femme qui allait bientôt mourir et qui voulait laisser une belle maison à sa famille. Grâce aux bénévoles et aux entrepreneurs qu'elle a su convaincre et qui donnent temps et services pour la cause, mais aussi pour la bonne publicité, Chantal Lacroix a fait le bonheur de bien de gens.

Mais dans le tourbillon de sa bonté télévisuelle, elle a parfois tourné les coins ronds ou promis des choses qu'elle n'a pas livrées. Pas par malhonnêteté. Pour le show.

Parce qu'elle fait de la télé et que la télé veut de l'émotion, des larmes, du drame, du pathos, quitte à forcer la note quand ils tardent à s'exprimer.

A-t-elle déjà demandé à un participant de pleurer pour la caméra? «Jamais! Jamais je ne demanderais ça. Par contre, j'ai déjà dit à des participants qui retenaient leurs émotions de les exprimer, ça oui. Parce qu'on fait de la télé, c'est vrai», nuance-t-elle.

Kathy, une jeune mère de famille qui a perdu l'usage de ses deux jambes, peut en témoigner. Touchée par sa situation, Chantal Lacroix a convaincu un entrepreneur de lui installer un ascenseur dans sa maison. 

À la fin de l'épisode, l'animatrice lui offrait une paire de prothèses dernier cri de Médicus, d'une valeur d'au moins 60 000 $. Très vite, une rumeur s'est mise à courir: le don était en réalité un prêt et Médicus aurait repris les prothèses au bout de quelques mois. La rumeur était fausse. Reste que Kathy n'a jamais eu ses prothèses. La vidéo de l'émission a été retirée. Après une collecte de fonds lancée par son conjoint, Kathy s'est rendue en Australie se faire greffer des implants, une technologie qui n'existe pas chez nous. 

Kathy reproche à l'animatrice de lui avoir fait de fausses promesses à la caméra. Chantal rétorque que la participante n'est jamais allée à ses rendez-vous chez Médicus. La vérité se situe à mi-chemin entre leurs deux versions. 

C'est Jacinte Bleau, la présidente de Médicus, qui la résume le mieux.

«Chantal voulait créer une surprise à la caméra en offrant les prothèses à Kathy. Par conséquent, on n'a pas pu rencontrer Kathy avant, ni l'examiner. Or, c'est très délicat, la pose de prothèses. Ça prend des mois avant de trouver les bonnes pour la bonne personne. Kathy est venue à ses rendez-vous, au début du moins. Après, elle s'est découragée. Après le gros high de la télé et de l'ascenseur, Kathy pensait que tout irait vite, aussi vite qu'à la télé. Mais c'est impossible. On ne peut pas faire de miracle. Au même moment, on s'est occupés d'une autre mère de famille de cinq enfants qui avait elle aussi perdu l'usage de ses jambes mais qui n'avait pas la pression de la caméra comme Kathy. Sa réadaptation a été beaucoup plus rapide.»

Chantal Lacroix affirme que le cas de Kathy est une exception. Peut-être, mais c'est un cas qui démontre que la pression qu'impose une caméra de télé pervertit les meilleures intentions. 

Chantal Lacroix a osé mettre la bonté à la télé, c'est vrai. «Sans la télé, je pourrais en faire autant. Mais avec la télé, je suis capable d'en faire beaucoup plus», insiste-t-elle, sans dire que les besoins de la télé primeront toujours les besoins des êtres humains qu'elle met en scène. 

«Je suis une personne intègre qui veut aider les autres», jure-t-elle. C'est vrai, mais il est impossible de ne pas voir qu'aider les autres aide Chantal Lacroix à avoir une belle carrière à la télé, une belle image auprès du public et à faire de bonnes affaires.




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