La tricherie aux examens, sport national indonésien

Chaque année, des millions d'étudiants indonésiens de 17-18... (Photo Aman Rochman, AFP)

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Chaque année, des millions d'étudiants indonésiens de 17-18 ans passent leurs examens de fin d'études secondaires, tout en sachant pertinemment quelles cases cocher.

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Angela Dewan
Agence France-Presse
Jakarta, Indonésie

Après avoir fait leur prière pour obtenir une bonne note à leurs épreuves de fin d'année, un groupe d'étudiants indonésiens a reçu un texto: «venez une heure et demie plus tôt et vous aurez les réponses».

C'était leur professeur qui proposait de vendre les résultats des examens pour 30 000 roupies indonésiennes (environ trois dollars).

«Il leur a dit que l'argent servirait à rénover une mosquée dans le quartier», explique Febri Hendri, de l'organisation «Indonesia Corruption Watch» (ICW).

Chaque année, des millions d'étudiants indonésiens de 17-18 ans passent leurs examens de fin d'études secondaires, remplissant au crayon à papier des dizaines de pages de QCM, tout en sachant pertinemment quelles cases cocher.

Les bonnes réponses sont disponibles très facilement sur le «marché noir des examens», pour un prix variant entre 50 000 et 100 000 roupies (5 à 10 dollars). On peut également se procurer des livres contenant les réponses sur l'eBay indonésien, voire recevoir directement les réponses, moyennant finances, sur son téléphone portable le jour des épreuves.

Les télévisions nationales se gaussent chaque année du phénomène en diffusant des images d'élèves dans la salle d'examens pianotant sur leur téléphone portable avec plus ou moins de discrétion, sous l'oeil nonchalant du surveillant.

Souvent même, ce sont les professeurs qui donnent eux-mêmes à leurs élèves les réponses, et parfois gratuitement, afin d'éviter de se faire rappeler à l'ordre par leur hiérarchie pour avoir une classe médiocre.

De ce fait, seuls 76 des 125 000 étudiants de la capitale Jakarta ont échoué à leurs épreuves finales. Et sur l'ensemble du pays, le ministère de l'Éducation s'est cette année encore glorifié d'un taux de réussite supérieur à 99% (99,48% exactement).

Pourtant, les études PISA, menées par l'Organisation de coopération et de développement économiques (OECD) dans 65 pays sur les adolescents de 15 ans, ont classé l'Indonésie à la 57e place en littérature, 60e en sciences et 61e en maths.

«Bien sûr que certains élèves trichent mais ce n'est pas si répandu», assure le porte-parole du ministère, Ibnu Hamad. Selon lui, le fabuleux taux de réussite officiel serait dû aux faibles exigences des examens. «Les élèves sont nombreux à réussir car nous avons fixé les épreuves à un niveau bas. Nous prévoyons de le relever d'année en année», a-t-il expliqué.

La tricherie est tellement répandue que les élèves honnêtes sont désavantagés.

«J'ai révisé pendant environ 14 heures par jour, pour être certaine d'être proche des bons résultats que les tricheurs vont avoir», raconte Fitra, une étudiante de 18 ans, qui affirme être l'une des rares de sa classe à ne pas tricher. Selon elle, 26 de ses 31 camarades ont acheté les réponses des épreuves pour environ 100 000 roupies (moins de 10 dollars).

La corruption est si acceptée que ce sont souvent ceux qui dénoncent le système qui se font punir, plus que les tricheurs. Et les parents honnêtes n'osent que très rarement protester, par peur de la vindicte populaire. Ainsi, Sami, une mère de famille, avait osé en 2011 porter plainte auprès du ministère de l'Éducation après avoir appris que le professeur de son fils avait fourni les réponses.

Elle a failli être lynchée: une centaine de personnes de son voisinage l'ont prise à partie, la traitant de «sans coeur». Elle a été contrainte de présenter des excuses publiques et chassée de son quartier, elle et sa famille.

Des dizaines de millions de jeunes apprennent ainsi dès le plus jeune âge que la corruption fera partie de leur vie et que l'honnêteté ne paie pas.

«Cela prépare les jeunes dès le plus jeune âge à tricher. Le système met en avant une culture indonésienne de la corruption, tandis que nous devrions apprendre à nos enfants qu'être Indonésien, c'est être honnête», enrage M. Hendri, le militant anticorruption d'ICW.

La corruption est considérée comme endémique dans l'immense archipel de 240 millions d'habitants : l'organisation Transparency International ne place le pays qu'au 118e rang, sur 176, dans le palmarès des nations les moins corrompues.

Parallèlement, le quatrième pays le plus peuplé de la planète compte parmi les pires au monde en termes d'enseignement, bien qu'il consacre 20% de son budget environ à l'éducation. Mais l'argent ne semble pas arriver jusqu'aux écoles, aux bâtiments parfois décrépits, alors que certains enseignants attendent parfois des mois leurs salaires.

Le ministère indonésien de l'Éducation est lui-même «l'un des ministères les plus corrompus», souligne M. Hendri.

Une enquête est d'ailleurs en cours sur un possible trafic d'influence après le fiasco des examens finaux que viennent de passer les étudiants indonésiens: l'entreprise chargée de publier et distribuer les QCM n'a pas réussi à le faire à temps et en quantité suffisante, malgré la coquette somme qu'elle a empochée à l'issue d'un appel d'offres.

Ainsi, de nombreux élèves ont dû attendre plusieurs jours avant de pouvoir passer leurs examens, tandis que leurs camarades dans d'autres régions d'Indonésie avaient déjà planché. De quoi faciliter encore plus la circulation des bonnes réponses.

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