«Je vis au Moyen-Orient depuis 33 ans. Et jamais, jamais, je n'ai vu aussi peu d'espoir d'en venir à la paix. Et je ne vois pas de changement à l'horizon. Même avec Obama.»

Mis à jour le 20 févr. 2009
Laura-Julie Perreault LA PRESSE

Ainsi parle Robert Fisk, le plus célèbre et le plus controversé des correspondants de guerre britanniques.

Le chroniqueur du journal londonien The Independent en a pourtant vu d'autres. Il a couvert la plupart des grands conflits des dernières décennies, allant de la guerre d'Algérie à la dernière explosion de violence à Gaza. De la révolution iranienne de 1979 à la guerre civile libanaise.

 

Mais dans le hall de l'Auberge du Vieux-Port, où il a accordé une entrevue à La Presse hier, le sexagénaire, établi à Beyrouth, ne pouvait retenir son désarroi. «Jamais, jamais je n'ai vu au Moyen-Orient autant de frustration et de colère dirigée contre l'Occident que maintenant», renchérit-il avant de prendre un deuxième appel téléphonique sur son téléphone cellulaire en moins de trois minutes.

Star du monde journalistique, honni autant qu'adulé, notamment pour ses critiques virulentes des politiques israéliennes dans les territoires palestiniens, Robert Fisk est un homme en demande: il accorde des entrevues à la chaîne, écrit plusieurs fois par semaine pour son journal, travaille sur des projets de films, écrit des livres. Il est à Montréal pour prononcer aujourd'hui deux conférences en français à l'UQAM et à l'Université de Montréal. Hier soir, il a parlé de l'avenir du Moyen-Orient aux étudiants de l'Université Concordia.

Le tableau qu'il brosse du rôle des pays occidentaux dans le grand monde musulman est des plus sombres. Il croit que par sa présence militaire qui s'étend de la Turquie au Tadjikistan, l'Ouest a carrément entouré le Moyen-Orient d'un rideau de fer. «Et ce rideau est bien plus puissant qu'à l'époque de la Guerre froide. J'ai calculé pour un article que j'ai écrit récemment qu'il y a aujourd'hui 22 fois plus de militaires occidentaux au Moyen-Orient que dans le temps des Croisades au XIIe siècle», dit le reporter.

«C'est du jamais vu. Et le pire dans tout ça, c'est que les journalistes ne se posent pas la question: pourquoi? Le Moyen-Orient ne nous appartient pourtant pas», tonne l'homme qui a maintes fois pourfendu les administrations Bush et Blair. Le plus récent livre du journaliste, La grande guerre pour la civilisation, a pour sous-titre «La conquête du Moyen-Orient».

Le remède que le journaliste et essayiste propose à l'instabilité mondiale ressemble à celui que Gandhi a prescrit aux Britanniques il y a plus de 60 ans avec son célèbre «Quit India» (quitter l'Inde). «L'Occident doit se retirer militairement de tout le Moyen-Orient. Si nous voulons envoyer nos médecins, nos économistes, nos urbanistes, ça va. Mais pour les militaires, c'est fini. Ce que nous y faisons ne fonctionne pas. Même Lawrence d'Arabie en venait à cette conclusion pendant la Première Guerre mondiale.»

Hier, alors que Barack Obama discutait avec Stephen Harper de l'avenir de la mission occidentale en Afghanistan, Robert Fisk, lui, ironisait. «J'ai visité un hôpital à Kandahar il y a trois semaines. J'y ai vu des fillettes au visage brûlé par de l'acide lancé par des talibans. Mais j'y ai aussi vu des parents avec des enfants qui avaient l'air de squelettes. Un médecin m'a dit que c'était dû à la pénurie de pain. Qu'il y avait une famine dans les villages. Personne ne parle de ça. Au lieu d'envoyer 30 000 soldats à Kandahar, M. Obama devrait envoyer 30 000 médecins. Il gagnerait la guerre.»