Moscou promet de répliquer, après le naufrage de son vaisseau amiral en mer Noire, coulé par des missiles ukrainiens. Un revers douloureux pour la Russie, qui menace d’intensifier son offensive contre Kyiv.

Publié le 16 avril
Léa Carrier
Léa Carrier La Presse

Un « gros coup dur »

La confirmation est tombée vendredi : le navire russe Moskva, qui a sombré jeudi en mer Noire, a bel et bien été coulé par deux missiles ukrainiens, a déclaré un haut responsable du Pentagone. Moscou, qui assurait que le navire avait été la proie d’un incendie, essuie un nouveau revers. Et plus qu’un échec militaire, la perte du Moskva représente une cuisante humiliation pour la Russie. Le colosse de 186 mètres « incarnait la puissance militaire » russe, écrit Libération. Fleuron de l’armée russe, le Moskva (Moscou, en français) avait été de presque toutes les campagnes récentes du Kremlin, de la Géorgie à la Syrie. « C’est un bateau fait pour tuer », rapporte un officier de la Marine nationale française cité par le quotidien parisien.

Déployé dès le début de la guerre, le navire coordonnait la flotte et assurait la suprématie totale de la Russie sur la côte de la mer Noire… jusqu’à maintenant. « Les Ukrainiens sont désormais capables d’attaquer la marine russe, alors que, jusqu’à présent, les Russes avaient la maîtrise complète des côtes », remarque Michel Fortmann, professeur honoraire de science politique et chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal.

C’est un « gros coup dur » pour la Russie, a estimé vendredi le Pentagone, qui n’a pas été en mesure de confirmer le nombre de victimes. Une responsable militaire ukrainienne a affirmé que tout l’équipage – environ 500 personnes – avait péri, une information qui n’a pas encore pu être vérifiée de manière indépendante.

Un missile antinavire amélioré

PHOTO ALEXEY PAVLISHAK, REUTERS

Une cérémonie à la mémoire du Moskva a été organisée par des vétérans de la flotte de la mer Noire vendredi à Sébastopol, en Crimée.

Le Moskva a été endommagé par deux missiles antinavires Neptune. Entré en service dans la marine ukrainienne en 2021, le Neptune est une version améliorée du missile antinavire soviétique Zvezda Kh-35, d’une portée d’environ 300 kilomètres. Selon un expert de l’Institut naval américain cité par l’Agence France-Presse, « les défenses antimissiles du Moskva étaient désuètes ». Autre facteur de vulnérabilité : le croiseur russe effectuait des mouvements « relativement prévisibles » en mer Noire, estime l’expert américain.

Kyiv de nouveau menacé

La réplique de la Russie n’a pas tardé. Elle a promis vendredi d’intensifier son offensive contre l’Ukraine, en réponse à des attaques « terroristes » et à des opérations de « sabotage » en territoire russe. « Le nombre et l’ampleur des frappes de missiles sur des sites de Kyiv vont augmenter », a averti vendredi le ministère de la Défense de Russie. Dans la nuit, une usine d’armement qui fabrique les missiles antinavires Neptune a été la cible d’une frappe russe, ont constaté des journalistes de l’Agence France-Presse sur place.

Les frappes continuent

PHOTO FELIPE DANA, ASSOCIATED PRESS

Une attaque dans un parc de Kharkiv a fait plusieurs blessés vendredi, dont cette adolescente.

Au milieu de ses menaces, la Russie a continué de pilonner le nord-est de l’Ukraine. Au moins sept personnes ont été tuées et 34 autres blessées dans des bombardements russes sur un quartier résidentiel à Kharkiv, a annoncé vendredi le gouverneur de la région, Oleg Sinegoubov. Trois enfants ont été blessés et un bébé de sept mois a perdu la vie. M. Sinegoubov a également appelé les habitants à ne pas sortir dans la rue sauf en cas de nécessité absolue. Plus tôt vendredi, sept civils avaient été tués et 27 autres blessés par des tirs russes sur des bus d’évacuation dans la région de Kharkiv, selon les autorités ukrainiennes. Des frappes meurtrières ont aussi été rapportées dans la région du Donbass, nouvelle priorité du Kremlin.

Le monde entier devrait être inquiet

PHOTO FOURNIE PAR LA PRÉSIDENCE UKRAINIENNE, ASSOCIATED PRESS

Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine

La Russie, acculée par ses bévues depuis le début de l’invasion, pourrait avoir recours à l’arme nucléaire, craint le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky. Vendredi, il a mis en garde le « monde entier », qui selon lui devrait être « inquiet » du risque nucléaire posé par Vladimir Poutine. La veille, le patron du renseignement extérieur américain avait estimé qu’il ne fallait pas « prendre à la légère la menace que représente le recours potentiel à des armes nucléaires tactiques » ou « de faible puissance » par le président russe, s’il devait « sombrer dans le désespoir » face aux échecs de son armée. Une issue que le professeur de l’Université de Montréal Michel Fortmann juge encore peu plausible. « Je ne crois pas que l’utilisation de l’arme nucléaire ait le moindre sens [pour la Russie] sur le terrain », estime-t-il. « Et en contrecoup, il y aurait une réaction internationale extrêmement forte. »

Plus de 900 corps de civils découverts

Les corps de plus de 900 civils ont été découverts dans les environs de la capitale ukrainienne, après le retrait des troupes russes. Environ 95 % d’entre eux ont été tués par balle, ce qui indique que de nombreuses personnes ont été « simplement exécutées », a déclaré vendredi le chef de la police régionale de Kyiv, Andrïï Nebitov. Le plus grand nombre de victimes a été découvert à Boutcha, ville symbolique de la barbarie russe, où l’on a dénombré plus de 350 morts.

Un timbre victime de son succès

PHOTO FADEL SENNA, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un soldat faisant un doigt d’honneur au Moskva figure sur le nouveau timbre de la poste ukrainienne.

Un timbre représentant un soldat ukrainien qui fait un doigt d’honneur au Moskva s’est écoulé à la vitesse de l’éclair dans les bureaux de poste du pays. Au premier jour de la guerre, dans un échange radio qui a fait le tour du monde, des gardes-frontières ukrainiens avaient lancé « Va te faire foutre ! » au navire russe qui leur demandait de se rendre. La poste avait lancé début mars un concours pour illustrer l’épisode. Il fallait que le hasard décide que le timbre soit distribué à l’échelle du pays au lendemain du naufrage du Moskva. « Quand nous avons conçu le timbre, nous ne connaissions pas l’issue de cet épisode, mais nous en sommes ravis », a commenté auprès de l’AFP Igor Smelyansky, directeur général de la poste ukrainienne.

Une candidature finlandaise « très probable »

Il est « très probable » que la Finlande dépose une demande d’adhésion à l’OTAN, a déclaré vendredi la ministre des Affaires européennes de Finlande, Tytti Tuppurainen. La Suède, qui réfléchit également à une éventuelle adhésion à l’Alliance atlantique, doit annoncer sa décision d’ici « quelques semaines ». « C’est énorme », souligne M. Fortmann. « C’est un tournant radical pour deux pays traditionnellement neutres, qui sont toujours restés en retrait », explique le professeur. La diplomatie russe a averti la Finlande et la Suède que leur adhésion à l’OTAN aurait des conséquences pour ces pays et pour la sécurité européenne.

Avec Alice Girard-Bossé, La Presse, l’Agence France-Presse, l’Associated Press et Libération