(Kiev) Des volontaires de partout en Ukraine s’entraînent en ce moment à défendre leur pays en cas d’attaque, grâce à l’expertise d’instructeurs canadiens. Mais au passage, les forces ukrainiennes apprennent aussi à s’intégrer aux manœuvres de l’OTAN. Un motif d’irritation pour la Russie, qui voit en l’adhésion éventuelle de son voisin à cette alliance militaire une menace directe.

Publié le 30 janvier
Texte : Vincent Larouche
Texte : Vincent Larouche La Presse
Photos : David Boily
Photos : David Boily La Presse

Ils sont enseignants, commerçants, hommes d’affaires ou retraités. Des hommes de tous âges, quelques femmes. Ils avancent en formation, s’agenouillent dans la boue, visent un point à l’horizon, puis lancent un cri : « En position ! »

En ce samedi, ces recrues de la Garde nationale ukrainienne sont là pour s’entraîner aux tactiques de combat de base. Bénévolement. Certains ont un uniforme complet et une arme, payés de leur poche. D’autres sont en tenue de sport et tiennent une réplique de fusil taillée dans un panneau de fibres de bois.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Les recrues s’entraînent aux tactiques de combat, mais apprennent aussi la détection d’engins explosifs et les premiers soins.

Leur instructeur les prévient de ne pas surestimer leur force. « Vous n’êtes pas une vraie armée. À quatre d’entre vous contre un seul soldat professionnel, vous allez le tuer, dit-il. Mais si vous vous retrouvez à deux face à un vrai professionnel russe – pas une espèce d’ivrogne séparatiste –, le professionnel va vous tuer tous les deux. »

Une énorme demande

Créée en 2014 après l’invasion de la Crimée par la Russie et l’éclatement d’une rébellion armée prorusse dans l’est de l’Ukraine, la Garde nationale est une organisation de volontaires sans solde qui peut être mobilisée en cas de conflit pour aider l’armée à protéger certaines infrastructures essentielles.

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Andriy Yudin

« Tout le monde est ici pour protéger son pays et sa famille, pas pour la solde ou la pension de l’armée », affirme Andriy Yudin, 45 ans, directeur commercial dans une entreprise en temps normal.

Plusieurs des formateurs présents ce samedi, ainsi que certaines recrues elles-mêmes, ont bénéficié de l’entraînement fourni par des militaires canadiens.

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Borys Cherkas

« Les instructeurs canadiens sont très professionnels, tolérants et faciles d’approche. Certains avaient de la famille en Ukraine. C’était facile de travailler avec eux, car ils comprennent notre réalité », explique Borys Cherkas, professeur d’histoire de 45 ans qui s’entraîne avec ses frères d’armes tous les week-ends.

« Un seul bon professionnel peut instruire un grand nombre de personnes », souligne-t-il.

Un contingent de 200 instructeurs militaires canadiens, dont environ 95 % proviennent de la base de Valcartier, au Québec, est présent en Ukraine. La semaine dernière, le gouvernement a annoncé que cette mission serait prolongée jusqu’en 2025 et que l’effectif déployé pourrait atteindre jusqu’à 400 militaires.

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Le lieutenant-colonel des forces armées canadiennes Luc-Frédéric Gilbert

« Il y a une énorme demande ici pour nos services. C’est très gratifiant de travailler avec ces gens. Ils sont contents de travailler avec nous à tous les échelons, des soldats aux généraux », affirme le lieutenant-colonel Luc-Frédéric Gilbert, commandant de la mission canadienne, en entrevue avec La Presse dans son centre de commandement de Kiev.

La Garde nationale et l’armée régulière ukrainiennes bénéficient toutes deux de la formation des Canadiens, axée sur six programmes distincts (voir encadré).

Les cours de détection d’engins explosifs et de premiers soins en zone de combat sont particulièrement appréciés. « C’est de l’entraînement qui est directement axé sur [les actions pour] sauver des vies dans la zone d’opération dans l’Est [où des escarmouches ont encore lieu avec les séparatistes prorusses]. Ça a énormément de succès », explique l’officier.

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Certains volontaires se sont procuré un uniforme complet et une arme, d’autres s’entraînent avec une réplique de fusil en bois.

Changer le modèle soviétique pour celui de l’OTAN

La mission sert aussi un autre objectif, qui n’a rien pour plaire à la Russie. L’Ukraine clame publiquement qu’elle souhaite grossir les rangs de l’OTAN, même si aucune décision des membres de l’alliance n’a été prise à ce sujet. Moscou considère que ce scénario est inacceptable, puisque l’OTAN n’a cessé de s’élargir vers ses frontières depuis la fin de la guerre froide. Dans le cadre des récentes tensions entourant l’Ukraine, le président Vladimir Poutine a exigé des garanties que l’Ukraine ne soit jamais intégrée à l’alliance.

Or, la formation dispensée par les Canadiens permet aux forces ukrainiennes de s’exercer à des manœuvres conjointes avec l’OTAN.

« On travaille à les emmener vers un contexte où ils seraient interopérables avec les forces de l’OTAN. C’est ça qu’on vise : changer une armée qui était basée sur un modèle soviétique pour la transformer sur le modèle OTAN. C’est complètement différent », explique le lieutenant-colonel Gilbert.

Le « modèle OTAN » s’applique au leadership, à la façon de gérer le personnel, à la culture militaire, et même à des sujets pointus comme la façon d’utiliser l’artillerie en soutien aux opérations, selon le commandant.

Yuriy Boyko, un volontaire de la Garde nationale de 68 ans qui s’entraînait samedi avec les nouvelles recrues de son bataillon, croit qu’il s’agit là de l’un des aspects les plus importants de la contribution canadienne.

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Yuriy Boyko

« Nous avons reçu beaucoup du Canada. Je connais plusieurs instructeurs canadiens, ils sont très bons et très professionnels. Les Canadiens opèrent avec les normes de l’OTAN, et c’est ce dont nous avons besoin : une transition vers les normes de l’OTAN », affirme le sexagénaire, qui est lui-même colonel à la retraite, ayant passé 21 ans dans l’aviation soviétique avant l’indépendance de l’Ukraine, dont trois en mission en Irak à titre de conseiller du régime de Saddam Hussein pendant sa guerre contre l’Iran.

Des armes réclamées au Canada

L’autre chose que les volontaires de la Garde nationale ukrainienne demandent souvent au Canada, ce sont des armes. L’ambassade ukrainienne à Ottawa a fait la même demande récemment.

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Lors du passage de La Presse, une partie de l’entraînement s’est déroulé dans une vieille bâtisse abandonnée.

« En Ukraine, nous avons d’énormes stocks de vieilles kalachnikovs, mais des armes plus modernes seraient les bienvenues. Des munitions aussi », lance Andriy Yudin, entre deux manœuvres.

Si le Canada ne nous donne pas d’armes, alors ça laissera entendre qu’il a peur de Poutine. Le Canada doit fournir des armes, et Poutine verra que le monde n’a pas peur de lui.

Borys Cherkas

« Nous avons besoin d’armes et d’équipement dans tous les secteurs », acquiesce Yuriy Boyko.

Lorsqu’on lui suggère que le Canada privilégie une solution diplomatique à la crise et ne veut pas fournir d’armes létales qui pourraient être utilisées contre les forces russes, le colonel à la retraite réplique en citant le politologue américain Francis Fukuyama.

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Des volontaires de la Garde nationale analysent le terrain lors d’un entraînement.

« L’Ukraine est aujourd’hui un point d’affrontement entre la démocratie et l’autocratie. Un cas similaire à Taiwan face à la Chine. Si l’Ukraine tombe, c’est mauvais pour la démocratie », avance-t-il.

« Le Canada devrait aider la démocratie, pas l’autocratie », insiste-t-il.

Les six volets de la formation offerte par les Canadiens en Ukraine :

• Génie : détection des engins explosifs et entraînement de base pour les soldats du génie

• Infanterie : techniques de reconnaissance et de tireur d’élite

• Médical : formation en premiers soins avancés sur le champ de bataille

• Professionnel : formation avancée dans les académies militaires ukrainiennes

• Collectif : techniques de manœuvre d’un régiment ou bataillon sur le champ de bataille.

• Artillerie : concepts théoriques et techniques pour artilleurs