(Berlin) Le gouvernement allemand d’Olaf Scholz était sous pression dimanche pour réaffirmer sa fermeté vis-à-vis de la Russie, après d’embarrassantes dissonances dans sa coalition et les déclarations d’un haut gradé allemand qui ont indigné Kiev.

Mis à jour le 23 janvier
Sophie MAKRIS Agence France-Presse

En qualifiant d’« ineptie » l’idée que la Russie puisse envahir l’Ukraine et en estimant que le président russe Vladimir Poutine « mérite probablement » le respect, le chef de la marine allemande a déclenché un tollé.

Malgré sa démission forcée samedi soir, 24 heures après la diffusion de ces propos tenus en Inde, l’irritation de Kiev est vive. Elle est également alimentée par le refus persistant de l’Allemagne de livrer des armes à l’Ukraine.

Pour Kiev, cette position est susceptible d’« encourager » Vladimir Poutine dans son intention supposée d’attaquer l’Ukraine.

Les États-Unis, le Royaume-Uni et les pays baltes ont annoncé l’envoi d’armes à l’ex-république soviétique. Traditionnellement réticente, depuis la Seconde Guerre mondiale, à tout engagement militaire, l’Allemagne estime que ce type de soutien ne ferait qu’aggraver les tensions.

Olaf Scholz a de nouveau mis en garde la Russie, dimanche, contre les « coûts élevés » qu’aurait toute agression militaire, dans une interview au journal Süddeutsche Zeitung.  

Mais, toujours prudent, il a également appelé à la « sagesse » dans l’examen des sanctions possibles et « des conséquences qu’elles auraient » pour l’Allemagne, première économie européenne.

Un mois et demi après son entrée en fonction à la tête d’une coalition avec les écologistes et les libéraux, le chancelier social-démocrate commence à essuyer des critiques pour son flou diplomatique.

« Les tergiversations des Allemands sont un danger pour la stratégie des Occidentaux », s’inquiète l’hebdomadaire allemand Spiegel.

Soucieux d’afficher un front uni avec ses alliés face à Moscou, le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken a assuré dimanche n’avoir « aucun doute » sur la détermination de l’Allemagne face à la Russie. Il avait rencontré Olaf Scholz la semaine dernière.  

« Cacophonie »

« Jusqu’à présent, le chancelier s’en est tenu à un programme minimal sur la crise russe », a déploré sur Twitter Ulrich Speck, expert au bureau berlinois du German Marshall Fund (GMF), un think tank américain, déplorant des « déclarations stéréotypées ».

« La confusion règne quant à savoir qui détermine désormais l’orientation de la politique à l’égard de la Russie – la chancellerie dirigée par le SPD ou le ministère des Affaires étrangères dirigé par les Verts ? », observait dans une note publiée cette semaine la chercheuse Jana Puglierin, du bureau berlinois du centre de réflexion ECFR (European Council on Foreign Relations).

L’écologiste Annalena Baerbock, cheffe de la diplomatie allemande reçue à Kiev la semaine dernière, avait assuré que son pays ferait « tout pour garantir la sécurité de l’Ukraine ».

Les atermoiements au sein du parti social-démocrate sur le stratégique gazoduc Nord Stream 2 (NS2) n’aident pas à clarifier le message.

Mi-janvier, la ministre SPD de la Défense Christine Lambrecht avait estimé que la décision sur la mise en service de ce pipeline reliant la Russie et l’Allemagne devait être tenue à l’écart du dossier ukrainien. D’autres figures du parti, comme l’ancien secrétaire d’État aux Affaires européennes Michael Roth, ont estimé l’inverse.

Résultat : « Une cacophonie qui a donné l’impression que Berlin manquait de leadership », constate encore Jana Puglierin.

Ostpolitik

Olaf Scholz a lui-même cultivé l’ambiguïté en parlant de NS2 comme d’un « projet privé ».

Il a récemment clarifié sa position, assurant s’en tenir à l’accord germano-américain sur le gazoduc signé cet été, qui prévoit des sanctions si la Russie devait « utiliser l’énergie comme une arme ou commettre de nouveaux actes agressifs contre l’Ukraine ».  

Pour de nombreux responsables du SPD, « le mot “Russie” active un réflexe nostalgique », notait cette semaine l’hebdomadaire Die Zeit : celui de « l’Ostpolitik », c’est-à-dire le rapprochement avec Moscou lancé par le chancelier Willy Brandt dans les années 1970, toujours perçu comme la possibilité d’obtenir des progrès démocratiques par le dialogue.

La conservatrice Angela Merkel avait de son côté veillé, durant ses 16 années au pouvoir, à maintenir le lien avec la Russie, tentant de dissocier les différends géopolitiques des intérêts économiques entre les deux pays.

L’Allemagne « a considéré les actions du Kremlin de manière critique, mais largement inactive au cours des trois dernières décennies », estiment, dans une lettre ouverte publiée ce mois-ci par l’hebdomadaire Die Zeit, 73 experts de l’Europe de l’Est et des politiques de sécurité.

Le pays doit « corriger » le traitement particulier appliqué à la Russie, plaident-ils, estimant que désormais « l’Allemagne doit agir ».