L’Écosse tient le 6 mai des élections cruciales pour son avenir. S’il remporte la majorité, le Parti national écossais (SNP) promet d’organiser un nouveau référendum sur l’indépendance, peut-être dès 2023. Mais il aura besoin du feu vert de Londres, qui s’y oppose pour l’instant. Portrait d’une campagne « distanciée », marquée par la présence du controversé Alex Salmond, sorti blanchi d’un procès #metoo…

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

En route vers un second référendum ?

PHOTO SIMON DAWSON, ARCHIVES BLOOMBERG

Janvier 2014. En cette année référendaire, un commerçant du Royal Mile, dans la vieille ville d’Édimbourg, fixe un Union Jack, drapeau du Royaume-Uni, au-dessus de son enseigne à côté du Saltire, drapeau de l’Écosse.

Les indépendantistes écossais, divisés, promettent un second référendum s’ils remportent les élections en Écosse le 6 mai prochain. Mais Londres le permettra-t-il ? That is the question…

COVID-19 et démocratie ne font pas bon ménage.

Parlez-en aux candidats des prochaines élections écossaises, qui tentent tant bien que mal de faire lever leur campagne.

À Édimbourg, rien ou presque n’indique qu’un scrutin aura lieu le 6 mai. À cause des règles sanitaires en vigueur, il n’y a pas de rassemblements politiques, pas de porte-à-porte, pas de stands dans les rues pour répondre aux questions des électeurs. Guère que les affiches partisanes dans les fenêtres, pour nous rappeler qu’une campagne est en cours.

« Tout passe par les médias et le virtuel, c’est vraiment très étrange », résume Jim Orr, ancien conseiller municipal et ex-membre du Parti national écossais (SNP), joint dans la capitale écossaise.

Cette campagne fantôme, qui pourrait se traduire par un taux de participation historiquement faible, est pourtant capitale pour l’avenir de L’Écosse. Car si le SNP est reporté au pouvoir – pour la quatrième fois de suite depuis 2007 –, il promet d’organiser un nouveau référendum sur l’indépendance, peut-être dès 2023…

PHOTO LESLEY MARTIN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des partisans de l’indépendance réagissent aux résultats du référendum, à Édimbourg, le 19 septembre 2014. Les Écossais ont voté non à 55 %.

Il faut savoir que la question constitutionnelle est encore loin d’être réglée au pays du scotch et du haggis.

Depuis le référendum de 2014, qui a vu le Non l’emporter à 55 %, le soutien pour l’indépendance continue de se maintenir autour de 50 %.

Il a même augmenté de façon spectaculaire dans les mois qui ont suivi le Brexit (jusqu’à 56 % !), une majorité d’Écossais (62 %) étant totalement opposée au divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.

Mais son avance a fondu ces deniers mois, résultat probable d’une crise interne qui a déchiré le SNP. Bien que la victoire soit acquise pour les élections, rien ne dit que le parti séparatiste remportera la majorité absolue qui lui donnerait l’autorité morale pour négocier avec Londres en vue d’un second référendum.

Un sondage Savanta ComRes/The Scotsman publié la semaine dernière prévoit que le SNP ne remportera que 63 sièges sur 129, soit 2 de moins que les 65 nécessaires pour atteindre son objectif. Le Parti conservateur écossais remporterait 32 sièges et le Parti travailliste, moins d’une vingtaine.

Scission chez les sécessionnistes

La cheffe du SNP et première ministre de l’Écosse depuis 2014, Nicola Sturgeon, reste une figure très populaire en Écosse.

PHOTO JEFF J MITCHELL, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Nicola Sturgeon, cheffe du SNP et première ministre de l’Écosse

Sa gestion de la crise sanitaire a suscité l’adhésion, même si l’Écosse compte autant de morts qu’ailleurs au Royaume-Uni, avec plus de 10 000 décès pour 5,4 millions d’habitants.

Mais la politicienne de 50 ans sort plutôt affaiblie de l’« affaire Salmond », qui a plombé le camp indépendantiste au cours des trois dernières années.

Ancien premier ministre de l’Écosse et grand orchestrateur du référendum de 2014, Alex Salmond a été traîné en cour en 2017 à la suite de multiples accusations de tentative de viol et de harcèlement sexuel.

L’ex-leader du SNP a été reconnu non coupable en mars 2020 des 12 chefs d’inculpation qui pesaient sur lui. Mais ce #metoo à l’écossaise s’est transformé en véritable feuilleton politique, quand il a accusé sa successeure et ancienne protégée d’avoir menti au Parlement afin de l’incriminer et de lui nuire politiquement.

Résultat : Nicola Sturgeon sera visée par deux enquêtes, et soumise à d’intenses pressions pour démissionner, avant d’être blanchie à son tour, quelques jours avant le début de la présente campagne électorale.

Son image « a probablement été abîmée », estime Nicola McEwen, professeure de science politique à l’Université d’Édimbourg.

Fin de l’histoire ? Pas tout à fait. Désormais libre de ses mouvements, Salmond a décidé de remonter dans l’arène politique en formant un nouveau parti indépendantiste nommé Alba pour les élections du 6 mai (voir autre texte).

Certains accusent, à juste titre, Salmond de vouloir diviser le vote indépendantiste.

Mais ce vieux renard de la politique écossaise argue plutôt que cette nouvelle formation – dans le cas où elle remporterait des sièges – permettra de réunir « une supermajorité pour l’indépendance » avec le SNP et les verts (entre 5 et 10 sièges projetés) qui pourrait accentuer la pression sur Londres pour atteindre son objectif.

Que dira Londres ?

Rappelons qu’en vertu du Scotland’s Act de 1998, l’Écosse a besoin de l’accord du gouvernement britannique si elle souhaite tenir un référendum pour l’indépendance.

Sauf que de ce côté, la porte reste fermée à double tour. Contrairement à son prédécesseur David Cameron, qui avait donné son accord à un référendum écossais en 2012, Boris Johnson a choisi d’adopter la ligne dure : pas question d’autoriser un second plébiscite.

PHOTO JESSICA TAYLOR, REUTERS

Boris Johnson, premier ministre du Royaume-Uni

Depuis son arrivée au pouvoir, le premier ministre britannique martèle que les Écossais ont fait leur choix en 2014 et qu’il faut maintenant laisser « passer une génération ».

Selon Tristan de Bourbon, auteur du livre Boris Johnson, un Européen contrarié, cette rigidité s’explique très simplement.

[Boris Johnson] ne veut pas rester dans l’histoire comme le premier ministre de l’implosion du Royaume-Uni.

Tristan de Bourbon, auteur du livre Boris Johnson, un Européen contrarié

Or, pour le journaliste, il est clair qu’avec des intentions de vote oscillant entre 45 % et 50 % pour les partis indépendantistes, « les Écossais envoient un signal fort à Londres », un signal qui n’incite pas BoJo à prendre des risques…

Nicola Sturgeon affirme clairement qu’elle jouera selon les règles en menant le dossier dans le cadre de la légalité. Pas question de suivre la route catalane, par des référendums non validés ou une déclaration unilatérale d’indépendance, qui risquerait de ne pas être reconnue à l’étranger.

PHOTO RUSSELL CHEYNE, ARCHIVES REUTERS

Un militant indépendantiste lors d’une manifestation à Glasgow, en novembre 2019. Le soutien à l’indépendance continue d’être important au sein de la population écossaise.

« Il est plus probable que l’affaire suive la route juridique et se termine en Cour suprême, qui tranchera sur cette question constitutionnelle », résume DJ Johnston-Smith, un membre du SNP qui dit soutenir la stratégie « gradualiste » de Nicola Sturgeon.

À moins, bien sûr, que le résultat des élections du 6 mai se solde par une « supermajorité » d’indépendantistes au Parlement écossais, ce qui mettrait Boris Johnson dans une position plus inconfortable. La loi, oui, mais que faire de la volonté populaire ? Un refus à Londres attiserait-il la flamme indépendantiste ?

« Il aura le poids légal de son côté, conclut Nicola McEwen, mais les nationalistes auront la légitimité des élections. Ce sera difficile pour le gouvernement britannique de s’opposer au choix du peuple uniquement parce que c’est légalement possible… »

Le système électoral écossais

PHOTO RUSSELL CHEYNE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La première ministre Nicola Sturgeon s’adresse au Parlement, le 16 mars.

Le Parlement écossais compte 129 sièges et ses députés sont élus selon un système mixte, qui se veut un meilleur reflet des résultats électoraux.

En tout, 73 députés, représentant 73 circonscriptions, sont élus selon le système uninominal à un tour. Les 56 autres, répartis en 8 régions, sont élus selon la représentation proportionnelle, en vertu d’un savant calcul qui prend en compte les résultats dans les circonscriptions.

À cause de ce système « complémentaire », le parti qui fait un bon score dans les circonscriptions est généralement désavantagé sur les listes régionales. C’est généralement le cas du SNP. C’est pourquoi des formations comme le Parti vert et Alba se présentent exclusivement sur les listes régionales : c’est là qu’elles gagneront leurs sièges. Un parti doit toutefois obtenir 6 % des voix pour pouvoir siéger au Parlement.

L’Écosse possède son parlement régional – surnommé Holyrood – depuis la « dévolution » de 1998. La santé, l’éducation, la justice, l’environnement et une partie des taxes figurent parmi ses compétences.

Qui a peur d’Alex Salmond ?

PHOTO ANDREW MILLIGAN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

L’ex-premier ministre Alex Salmond pilote dorénavant le nouveau parti séparatiste Alba.

Son nouveau parti n’a aucune chance de l’emporter. Mais l’ancien premier ministre de l’Écosse, revenu d’un scandale à saveur #metoo, vient mettre un peu de piquant dans la campagne. Qu’est-ce qui motive son retour ?

On le croyait hors combat. Politiquement fini. Effacé de la carte de l’Écosse. On avait tout faux : un an à peine après la fin d’un procès qui aurait pu lui valoir la prison, Alex Salmond n’a pas dit son dernier mot.

L’ancien premier ministre écossais (2007-2014) et ex-chef du Parti national écossais (SNP) revient pourtant de loin.

Accusé de tentative de viol et de harcèlement sexuel par une dizaine de femmes, le politicien de 66 ans a finalement été reconnu non coupable des 13 chefs d’inculpation qui pesaient sur lui.

Ce verdict, rendu en mars 2020, semble lui avoir donné une seconde vie.

Loin d’être démonté par ses déboires judiciaires, celui qui a été le grand héros du Oui au référendum pour l’indépendance de 2014 a même décidé de retourner dans l’arène politique et de se présenter aux élections sous les couleurs d’un nouveau parti séparatiste baptisé Alba (Écosse, en gaélique).

Ce coup de théâtre vient mettre du piquant dans une campagne électorale par ailleurs cruciale. Car il met en évidence les tensions qui déchirent la famille indépendantiste concernant l’accès à la souveraineté.

Alors que le SNP, au pouvoir depuis 14 ans, préconise une approche graduelle et pragmatique, Alba est constitué de séparatistes qui veulent la souveraineté au plus vite et à tout prix.

Alex Salmond soutient ainsi qu’en cas de majorité indépendantiste, des négociations pourraient être entamées directement avec Londres, sans passer par la case du référendum, tel que le stipule pourtant le Scotland’s Act de 1998. « Il y a d’autres moyens », répète-t-il.

Professeure de science politique à l’Université d’Édimbourg, Nicola McEwen est catégorique : cette option est irréaliste. Selon elle, Salmond tient ce discours parce qu’il sait qu’il ne sera pas élu et « ne pourra pas livrer ».

Mais elle y voit une façon de « capturer un sentiment » chez les indépendantistes impatients qui ont peur de rater l’occasion d’agir.

L’idée d’attendre pour l’autorisation du gouvernement britannique ne convient pas à de nombreux nationalistes qui croient au droit à l’autodétermination.

Nicola McEwen, professeure de science politique à l’Université d’Édimbourg

Autorisation ou pas, Alba dérange. Les nationalistes modérés ne voient pas d’un très bon œil l’apparition de ce nouveau parti plus radical, qui pourrait priver le SNP de quelques voix aux élections, même si les sondages ne lui sont pas très favorables jusqu’ici.

C’est le cas de DJ Johnston-Smith, ancien candidat SNP aux élections de 2016, qui décrit Alba comme un parti « de réactionnaires, avec une touche de nationalisme ethnique », aimant agiter les symboles patriotiques écossais ou évoquer Braveheart lors de ses conférences de presse.

Prêchant pour sa paroisse, Johnston-Smith ajoute qu’Alba abrite un certain nombre de « militants contre l’égalité », qui ont quitté le SNP en raison de divergences profondes sur la reconnaissance des droits LGBTQ, ce qui en fait un parti « socialement conservateur ».

Une démarche basée sur l’autosatisfaction ?

Alex Salmond jure qu’il n’a pas fondé Alba pour nuire au SNP. Il affirme que son parti peut contribuer à former une « super-majorité » indépendantiste, qui serait plus à même de vendre le projet d’un second référendum au gouvernement britannique.

Mais certains se demandent si son retour au premier plan ne serait pas plutôt motivé par des « raisons personnelles », où se confondent besoin d’attention et désir de règlement de comptes avec son ancienne protégée Nicola Sturgeon, qu’il accuse d’être responsable de ses déboires judiciaires.

« C’est une démarche basée sur l’autosatisfaction [ego trip] », résume un observateur de la scène politique écossaise, qui préfère rester anonyme en raison de sa position professionnelle.

[Alex Salmond] revient en partie parce qu’il est accro à la politique et aux médias. Et en partie parce qu’il veut compliquer la vie de Nicola Sturgeon. Il est convaincu que sa réputation politique a été détruite par celle qui a été sa protégée et qui lui a succédé à la tête du SNP.

Un observateur de la scène politique écossaise, sous couvert de l’anonymat

On peut penser que le politicien a choisi un drôle de moment pour faire son retour. Durement touché par son procès #metoo, il a une cote qui est au plus bas en Écosse, où il serait encore plus impopulaire que Boris Johnson, pourtant honni au pays du kilt.

Beaucoup pensent toutefois qu’il s’était discrédité dès 2017, en animant un talk-show sur la chaîne d’information pro-Kremlin Russia Today (aujourd’hui RT), une expérience qui, il est vrai, ne le montrait pas sous son meilleur jour.

Mais en cas de victoire, il est certain qu’on ne s’ennuiera pas à Holyrood. Personnalité clivante, électron libre et agent provocateur, cette bête politique ne manquera pas de mettre son grain de sel dans un débat qui s’annonçait déjà relevé, compte tenu des enjeux.

« Ce sera certainement plus intéressant pour la presse grand public, conclut DJ Johnston-Smith. Les médias ont toujours raffolé de ce genre de démagogues. Mais en ce qui me concerne, Alex Salmond est un homme du passé. Il aurait beaucoup mieux fait de rester à la maison pour écrire ses mémoires… »