(Rome) Les carabiniers italiens ont procédé jeudi à un raid « historique » contre la ’Ndrangheta, la mafia calabraise, avec 334 arrestations dans toute l’Italie et jusqu’en Allemagne.

Françoise KADRI
Agence France-Presse

Dès l’aube, les mandats d’arrêt ont été notifiés à des avocats, divers entrepreneurs, des comptables, un colonel des carabiniers, des fonctionnaires municipaux ou de tribunaux, et à un ancien parlementaire du parti Forza Italia (centre droit) de Silvio Berlusconi.

Environ 2500 carabiniers, dont des membres de l’unité d’élite Ros, ont participé au coup de filet, épaulés par des parachutistes de l’armée.

Les personnes arrêtées font l’objet de poursuites allant de l’association de malfaiteurs à caractère mafieux aux homicides (règlements de compte entre clans) en passant par l’extorsion, l’usure et le blanchiment d’argent sale. Certaines se trouvaient déjà en prison, d’autres ont été placées sous surveillance à leur domicile.

L’opération baptisée « Rinascita Scott » est l’aboutissement d’une enquête qui a duré au moins trois ans. Elle a visé principalement la ’Ndrangheta de Vibo Valentia (Calabre), mais aussi 11 autres régions du nord de l’Italie (Lombardie, Vénétie, Piémont), du Centre (Ligurie, Emilie-Romagne, Toscane, Latium) et du Sud (Sicile, Pouilles, Campanie, Basilicate). Plusieurs suspects ont aussi été arrêtés en Allemagne, Suisse et Bulgarie, sur mandat d’arrêt européen.

« C’est une journée historique pour la Calabre. Il s’agit du plus gros coup de filet depuis celui qui avait mené au maxi-procès de Palerme (475 accusés, jugés de février 1986 à décembre 1987, NDLR) » contre la mafia sicilienne (Cosa Nostra), a commenté le procureur antimafia de Catanzaro, Nicola Gratteri, 60 ans, qui a piloté les opérations.

Il a fallu « avancer de 24 heures l’opération », a-t-il précisé, car « certains boss avaient su qu’elle était programmée pour demain », vendredi.

« Démonter la Calabre comme un Lego »

Il a expliqué être arrivé à la tête de la direction antimafia de Catanzaro (Calabre) le 16 mai 2016 avec « une idée, une stratégie, un projet, un rêve ». En faisant appel aux « meilleurs enquêteurs » du corps des carabiniers, il a commencé à « démonter la Calabre comme un Lego » avec l’objectif d’en extirper la ’Ndrangheta.

La ministre de l’Intérieur, Luciana Lamorgese, s’est félicitée du « très grave revers infligé à la’Ndrangheta de Vibo Valentia et à ses ramifications en Italie et à l’étranger ».

Au total, 416 personnes sont visées par cette colossale enquête qui a mis à genoux les clans de Vibo Valentia, surtout des familles Mancuso (de Limbadi) et Lo Bianco-Barba.

Les documents (13 500 pages pour l’ensemble de la procédure, cinq millions de feuilles imprimées en incluant les notifications aux suspects) ont été transportés à bord de camions blindés depuis une localité secrète jusqu’à Catanzaro.

Les enquêteurs ont également mis sous séquestre des biens pour une valeur de 15 millions d’euros.

Selon le procureur antimafia Nicola Gratteri, le puissant clan des Mancuso, qui avait infiltré la franc-maçonnerie dans plusieurs régions, avait aussi développé des relations « avec des loges de francs-maçons en Écosse et Grande-Bretagne ».

La ’Ndrangheta est « sous-estimée et considérée comme une mafia de bergers, au maximum spécialisée dans l’enlèvement de personnes ou le trafic de cocaïne » alors que les clans visés par l’enquête avaient pénétré les administrations locales au point de non seulement se faire attribuer des marchés, mais de décider quels chantiers lancer.

Parmi les personnalités locales sous les verrous, les forces de l’ordre ont interpellé Giancarlo Pittelli, un avocat connu de Catanzaro (Calabre), ancien parlementaire et ex-coordinateur de Forza Italia pour la Calabre, ainsi que Gianluca Callipo, le président régional de l’Anci (association des maires) et maire de centre gauche de Pizzo (Vibo Valentia).

Figurent aussi parmi les interpellés, Filippo Nesci, commandant de la police municipale de Vibo Valentia et Mario Artusa, un entrepreneur connu de l’habillement, ainsi qu’un colonel des carabiniers, Giorgio Naselli.

« J’ai été impressionné par le degré de perméabilité dont la ’Ndrangheta a bénéficié dans l’administration et l’appareil de l’État », a commenté M. Gratteri, en soulignant que le colonel Naselli « donnait des informations à (l’ex-parlementaire) Pittelli » et qu’un greffier du tribunal de Vibo Valentia était « au service du clan local ».