(Berlin) Parfum de retour de la guerre froide, montée des nationalismes, l’Allemagne et l’Europe célèbrent cette semaine les 30 ans de la chute du Mur de Berlin dans une atmosphère pesante, loin des espoirs nés de la fin du Rideau de fer.

Yacine LE FORESTIER
Agence France-Presse

Signe des temps, l’Allemagne a prévu un programme politique minimum pour cette commémoration, dont le temps fort est prévu samedi.

Il y a dix ans, pour les 20 ans de la chute du Mur le 9 novembre 1989, des dirigeants de la planète entière s’étaient déplacés, y compris ceux des quatre forces alliées de la Seconde Guerre mondiale, pour faire tomber un modèle de mur devant la Porte de Brandebourg à Berlin.

Objectif : montrer que l’heure des remparts et clôtures appartenait définitivement à l’histoire.

Pas de grand geste samedi, l’heure sera à la gravité. D’autant que le climat politique en Allemagne est polarisé comme jamais à la suite de la poussée électorale de l’extrême droite anti-migrants, notamment dans l’ancienne Allemagne de l’Est communiste. Elle illustre un fossé politique persistant 30 ans après entre les deux parties du pays.

Dès lundi, une série d’expositions et de concerts se déroulent à Berlin pendant une semaine afin de marquer l’événement, sur des lieux qui furent les théâtres de la révolution de 1989 qui emporta le régime.

Europe centrale

La chancelière Angela Merkel s’exprimera samedi matin dans la « chapelle de la réconciliation », édifiée le long de l’ancien tracé du mur à Berlin. Elle sera aux côtés des dirigeants polonais, tchèque, slovaque et hongrois, afin de souligner « la contribution des États d’Europe centrale à la révolution pacifique » de 1989.

Le chef de l’État Frank-Walter Steinmeier, conscience morale du pays, lui succèdera en début de soirée pour un discours à la Porte de Brandebourg, avant un grand concert.

« L’unité allemande est un cadeau de l’Europe à l’Allemagne, au terme d’un siècle où les Allemands ont infligé des souffrances inimaginables à ce continent », a dit le chef de la diplomatie allemande Heiko Maas.

Son homologue américain Mike Pompeo a prévu de faire le voyage. Il était stationné en Allemagne comme soldat en 1989 à la frontière interallemande.

Toutefois, « l’atmosphère de renouveau » qui dominait il y a 30 ans, ou encore même 5 ou 10 ans, « n’est plus perceptible » aujourd’hui, explique le maire adjoint de Berlin à la Culture, Klaus Lederer.

La ville entend marquer le coup, mais « nous sommes songeurs », ajoute cet élu de la gauche radicale allemande, avant de mentionner quelques noms : « Trump, Bolsonaro, le Brexit ».

La chute du Mur et du Rideau de fer ayant divisé l’Europe d’après-guerre avait fait, à l’époque, espérer une ère de détente et d’unité, de désarmement, l’extension partout du modèle des démocraties libérales. Mais le vent semble avoir aujourd’hui tourné.

Nouvelle guerre froide ?

Les frontières sont revenues. L’Union européenne accuse des pays libérés il y a trente ans du glacis communiste, comme la Hongrie ou la Pologne, de remettre en cause à présent l’État de droit, partout la tentation nationaliste est perceptible dans les opinions.

Et sur le plan géopolitique, « la guerre froide est de retour », mais avec cette fois « une différence », mettait l’an dernier en garde le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, car « les mécanismes et garde-fous qui permettaient jadis de gérer les risques d’escalade ne paraissent plus exister », a-t-il dit.

Les États-Unis sont ainsi sortis du traité de désarmement INF signé pendant la guerre froide, ouvrant la voie à une nouvelle course aux armements dirigée contre la Russie, qui place ses pions partout où Washington se retire comme au Moyen-Orient, mais surtout la Chine.

Pour la visite de Mike Pompeo, le Département d’État américain a ainsi indiqué qu’il s’agirait de discuter de « la nécessité d’une implication renforcée face aux menaces grandissantes venues de Russie et de Chine ».

Le dernier président soviétique Mikhaïl Gorbatchev, toujours populaire en Allemagne pour avoir préparé le terrain à la chute du Mur, n’est guère optimiste 30 ans plus tard.

« La politique mondiale suit une pente extrêmement dangereuse », met-il en garde dans son dernier livre en forme de testament politique.