PARIS - Deux jours après l’incendie qui a en partie détruit la cathédrale Notre-Dame, les Français étaient réunis par foi ou par compassion à la messe chrismale de Paris, habituellement célébrée dans le mythique lieu de culte. À travers les messages de solidarité, les pièces du casse-tête entourant le brasier commencent à s’assembler, lentement mais sûrement.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Messe chrismale de Paris : « Notre cathédrale, elle aussi, ressuscitera »

PHOTO JACQUES DEMARTHON, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des fidèles de partout en France se sont déplacés hier pour la messe chrismale célébrée à l’église Saint-Sulpice, à Paris, deux jours après l’incendie qui a en partie détruit la mythique cathédrale Notre-Dame.

À travers le nuage d’encens, l’imposant cortège religieux de Notre-Dame se dirigeait vers l’autel de l’église Saint-Sulpice, prêtée aux orphelins de lieu de culte pour la messe chrismale. Devant les milliers de religieux et de fidèles réunis par foi, compassion ou solidarité, l’archevêque de Paris a véhiculé l’espoir au-delà de la tristesse, deux jours après qu’une partie de sa cathédrale est partie en fumée.

« Notre chère cathédrale est à genoux. »

Ces mots prononcés en début d’homélie par l’archevêque de Paris, Michel Aupetit, résonnaient dans l’immense vaisseau autant que dans les tripes de ceux qui buvaient ses paroles, hier soir.

« L’émotion mondiale, l’extraordinaire élan de générosité qu’a suscités l’incendie qui l’a en partie détruite vont nous permettre d’envisager son relèvement, nous pourrions parler en ces temps de Pâques de résurrection certaine », a poursuivi l’archevêque.

Germaine Liancourt était arrivée en milieu d’après-midi. La vieille dame au corps frêle avait mobilisé toutes ses énergies pour assister à la messe chrismale de Paris, célébrée exceptionnellement à l’église Saint-Sulpice, hier soir. Sur son visage marqué par 95 printemps, elle avait un large sourire et l’œil brillant. Parmi les milliers de personnes présentes, Mme Liancourt avait une place de choix : au premier rang derrière les 500 prêtres et diacres du diocèse de Paris appelés à renouveler leur promesse sacerdotale lors du Mercredi saint.

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Michel Aupetit, archevêque de Paris, a célébré hier la messe chrismale à l’église Saint-Sulpice de Paris.

« La cathédrale est en partie tombée.  La cathédrale revivra, elle se redressera. » — Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris, lors de la messe chrismale célébrée à l’église Saint-Sulpice

« Nous sommes dans la Semaine sainte. La semaine où nous fêtons la mort et la résurrection du Christ. Nous croyons à la résurrection. […] Cette cathédrale revivra, j’en suis sûr », a ajouté l’archevêque.

Des fidèles de partout en France s’étaient déplacés pour cette messe sous haute surveillance, à laquelle assistaient notamment la première dame, Brigitte Macron, et la maire de Paris, Anne Hidalgo. La Lyonnaise Agnès Chabrerie était arrivée à 16 h 15 pour s’assurer d’avoir une place pour la messe de 18 h 30.

« J’étais assise juste à côté des huiles du saint chrême [l’archevêque consacre également le saint chrême, l’huile utilisée pour les sacrements du baptême, de la confirmation et de l’ordination, lors de la messe chrismale]. C’est une belle unité chrétienne, c’était un réel bon moment. L’église va se relever », a-t-elle déclaré à La Presse.

Andrée Ledoux, une habituée de la cathédrale, ne manque pas une seule messe pascale, et celle-ci n’a pas fait exception malgré les circonstances.

« Il fallait bien qu’on célèbre la messe chrismale, qui est très importante pour nous, les catholiques. On s’est déportés ici, et c’était bien. Vous voyez, l’église était même trop petite », a observé Mme Ledoux à sa sortie de l’église, pointant les centaines de personnes qui avaient écouté la messe sur l’écran géant installé à l’extérieur.

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Morgane Gapaillard (à gauche) et Régine Esme ont assisté à la messe sur la place Saint-Sulpice, hier soir.

« Je suppose qu’il y a plus de monde que les autres années, à cause de la cathédrale, et les chrétiens veulent montrer qu’on est là et qu’on va reconstruire », a observé Régine Esme, ajoutant : « Monseigneur l’a dit dans l’homélie : “reconstruire les pierres, mais reconstruire l’église aussi” », en pointant son cœur. Ce à quoi son amie Morgane Gapillard a ajouté : « C’est la plus importante à reconstruire. »

Branle-bas à quelques heures de la messe

En attendant cette reconstruction, dans l’immédiat, les célébrations pascales, excepté celle du dimanche, se déroulent à l’église Saint-Sulpice et sont présidées par l’archevêque Michel Aupetit et son organisation, y compris le chœur. Ainsi, l’organiste de l’église Saint-Sulpice avait cédé sa place, hier, à son homologue de Notre-Dame.

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Louis Jullien, organiste titulaire de l’orgue de chœur de l’église Saint-Sulpice

« Ils avaient préparé des chants, des pièces, donc c’est normal que ce soit à eux de faire [la messe]. Et c’est normal qu’on les accueille et qu’on leur laisse la place. Avec ce qu’ils ont vécu, on leur doit bien ça. » — Louis Jullien, organiste titulaire de l’orgue de chœur de l’église Saint-Sulpice

Étudiant au Conservatoire de Paris, M. Julien est d’ailleurs l’un des derniers à avoir joué de l’orgue de Notre-Dame.

« J’y étais et j’y jouais vers 23 h 50, dimanche. J’y étais avec un de mes professeurs du Conservatoire pour une répétition », a raconté le jeune homme de 20 ans. Avec deux autres étudiants ce soir-là, ils étaient loin de s’imaginer qu’ils seraient parmi les derniers à jouer de cet instrument avant longtemps. Le grand orgue – miraculeusement sauvé de la destruction, mais endommagé et prisonnier de la structure – ne résonnera plus avant un bon moment.

L’église Saint-Sulpice a été choisie pour des raisons avant tout logiques. Située à un kilomètre de la cathédrale, elle était géographiquement un emplacement de choix. Plus grande église de Paris, c’est aussi la seule qui peut accueillir autant de gens et même plus que Notre-Dame, avec une capacité de 2000 places assises. D’ailleurs, lors d’une réfection antérieure de l’autel de Notre-Dame, les messes avaient été transférées à Saint-Sulpice.

Préparatifs accélérés

Plus tôt dans la journée, le téléphone ne dérougissait pas à l’accueil de l’église Saint-Sulpice. D’ailleurs, le jeune organiste avait délaissé ses fonctions habituelles et troqué les claviers de l’orgue pour celui de l’ordinateur de la sacristie.

« La messe sera à 18 h 30. Je vous conseille d’arriver tôt pour une place assise. Nous attendons plusieurs milliers de personnes », répondait-il patiemment à chaque fidèle, ou presque, qui appelait l’accueil de l’église. Une dame avait téléphoné la veille pour être baptisée dès que possible.

« Il y a beaucoup plus de monde à la confesse aussi. On sent que les gens sont émus, et j’imagine qu’ils veulent se rapprocher de l’Église. » — Louis Jullien, organiste titulaire de l’orgue de chœur de l’église Saint-Sulpice

Le jeune organiste explique que tous les bénévoles et membres de l’organisation de Saint-Sulpice mettaient la main à la pâte pour faciliter la transition des célébrations pascales.

En après-midi, entre les murs de l’église Saint-Sulpice, les techniciens de KTO, chaîne de télévision catholique, travaillaient comme des abeilles, à l’image de celles des ruches urbaines sur le toit disparu de Notre-Dame. Le système de caméras devait être installé avant 17 h 30, pour le début de la messe retransmise sur la chaîne. Entre les touristes et les pèlerins visitant le lieu de culte durant la journée, des techniciens déroulaient des fils traversant la nef jusqu’à la régie de fortune installée à l’avant de l’église.

« On n’arrête pas. Notre chef d’équipe est parti nous chercher de quoi manger, a dit le technicien Guillaume Piau, vers 14 h. Nous avons sept caméras à installer, plus des micros que nous ajoutons pour capter du son ambiant. »

Quelques heures plus tard, les caméras de KTO transmettaient les images de l’intérieur de la nef sur l’écran géant installé place Saint-Sulpice, juste devant l’église. Un peu avant la fin de la messe, la nonagénaire Mme Liancourt pressait le pas pour quitter l’église, afin de ne pas manquer l’autobus 70 qui devait la ramener chez elle, au terme des célébrations d’un Mercredi saint lourd de sens.