La publication hier par Charlie Hebdo de caricatures représentant le prophète Mahomet a poussé le gouvernement français à renforcer la sécurité autour de plusieurs ambassades et écoles situées dans des pays musulmans.

Mis à jour le 20 sept. 2012
Marc Thibodeau LA PRESSE

Le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a précisé que ces établissements seraient fermés demain, jour de prière, par crainte de représailles. Il a accusé les responsables de l'hebdomadaire satirique «de mettre de l'huile sur le feu» dans un contexte rendu très sensible par la diffusion du film L'innocence des musulmans.

Le premier ministre Jean-Marc Ayrault a souligné sa «désapprobation» face à tout excès en matière de liberté d'expression. Il a invité du même coup les personnes se sentant lésées à ce sujet à s'adresser aux tribunaux pour obtenir réparation.

Dans son numéro controversé, Charlie Hebdo présente plusieurs dessins représentant Mahomet, parfois dénudé. L'un d'eux le montre allongé sur le ventre en train de demander à un réalisateur s'il aime ses fesses, une référence au film Le mépris du cinéaste Jean-Luc Godard.

«Il n'y a rien à négocier avec les fascistes. La liberté de nous marrer sans aucune retenue, la loi nous la donnait déjà, la violence des extrémistes nous la donne aussi. Merci, bande de cons», souligne en éditorial le directeur de la publication, Stéphane Charbonnier, dit Charb, qui signe lui-même quelques-uns des dessins.

En entrevue à la radio, il a affirmé hier que la censure des représentations de Mahomet mènerait à une censure à grande échelle. «À la fin, on ne représentera plus rien et la poignée d'extrémistes qui s'agitent dans le monde aura gagné», a-t-il déclaré.

Le site de l'hebdomadaire a été bloqué pendant plusieurs heures en raison d'une attaque informatique dénoncée comme un acte de représailles par la direction de l'hebdomadaire, qui a reçu de nombreux messages de soutien et de nombreuses critiques.

Les caricatures ont notamment été dénoncées sur le site Islam en France, qui évoquait hier la nécessité de lancer des initiatives «portant sur la personne de Charb» en écartant tout recours à la violence. La Presse a tenté en vain de joindre l'administrateur identifié dans les registres.

Des organisations religieuses de confessions diverses sont aussi montées au front. Le président du Conseil français du culte musulman, Mohammed Moussaoui, a notamment décrié la publication des caricatures comme un «acte islamophobe».

L'archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois, a souligné que ces «provocations» étaient certaines de «blesser dans leur foi» beaucoup de croyants musulmans.

Un avis partagé par l'abbé Pierre-Hervé Grosjean, du diocèse de Versailles, qui a fustigé l'action de Charlie Hebdo en présentant ses dirigeants comme des «opportunistes» désirant tirer profit de la sensibilité religieuse des gens. «Ils savent très bien ce qu'ils font. Ils le font sur le dos des autres, sur le dos de la paix civile», a-t-il déclaré en entrevue.

L'appui du Monde

Le Monde, en éditorial, a pris le contrepied des critiques en relevant que les religions en France peuvent être «analysées, critiquées, voire tournées en ridicule» en toute légalité. «C'est une évidence depuis Voltaire», a relevé le quotidien.

Bien que la qualité des caricatures et le sens des responsabilités de ses auteurs puissent être remis en question, on ne saurait «renvoyer dos à dos» les membres de Charlie Hebdo et leurs «inquisiteurs» puisque les premiers cherchent à «faire rire et vendre» alors que les autres «lancent des anathèmes», juge le journal.

Les 75 000 exemplaires initiaux du numéro de Charlie Hebdo se sont rapidement vendus en matinée hier. Il devrait finalement s'écouler à plus de 200 000 exemplaires comme ce fut le cas l'année dernière pour un numéro spécial, « Charia Hebdo », dans lequel Mahomet était présenté comme le rédacteur en chef invité. Le local de l'hebdomadaire avait été brûlé lors d'une attaque nocturne, forçant le personnel à se reloger temporairement dans les bureaux du quotidien Libération. L'enquête au sujet de l'attentat se poursuit.

Charlie Hebdo avait aussi suscité la controverse en 2006 en reprenant dans ses pages des caricatures controversées de Mahomet commandées par un quotidien danois conservateur. Des organisations musulmanes françaises avaient porté plainte contre l'ancien directeur, Philippe Val, qui avait été finalement blanchi. Plusieurs personnalités politiques, dont l'actuel président, François Hollande, s'étaient portées à sa défense.

L'hebdomadaire a relevé hier sur son compte Twitter que le premier ministre Ayrault ferait bien de s'inspirer de l'intervention passée du chef d'État sur la question de la liberté d'expression avant de lancer des critiques.

Le débat devrait être de retour devant les tribunaux puisque les autorités ont fait savoir qu'une organisation inconnue avait porté plainte durant la journée contre Charlie Hebdo pour «incitation à la haine».