Les jours où les Frères musulmans, plus grande organisation clandestine égyptienne, dénonçaient la violence de l'armée et de la police égyptienne sont déjà loin. Grands vainqueurs des premières élections démocratiques, les Frères musulmans sont à leur tour critiqués pour leur brutalité, comme ont pu le constater nos envoyés spéciaux en Égypte.

Laura-Julie Perreault, envoyée spéciale LA PRESSE

Un extraterrestre. Quand Mohamed Ali Hussein a récupéré son frère Amr devant le commissariat de police la semaine dernière, il a pensé avoir affaire à un Martien. Tête enrubannée, visage tuméfié, il ne reconnaissait aucun des traits du visage de son benjamin.

«Il avait les yeux pleins de sang. Et pouvait à peine parler», se souvient l'Égyptien de 29 ans. Pendant que son frère reprend des forces à Ismaïlia, sur le bord du canal de Suez, Mohamed Ali Hussein s'est lancé dans une croisade. Et pas n'importe laquelle.

Il accuse la puissante confrérie des Frères musulmans, dont le président égyptien Mohamed Morsi a longtemps été un haut dirigeant, d'avoir détenu son frère arbitrairement, de l'avoir battu et de ne pas avoir répondu adéquatement à ses besoins médicaux.

Les faits reprochés auraient eu lieu dans la nuit du 5 au 6 décembre. Cette nuit-là, des affrontements devant le palais présidentiel entre des manifestants pro et anti-Morsi ont fait 11 morts et au moins 750 blessés.

Prison occulte

Cette partie de l'histoire est connue. Les images de violence ont fait le tour du monde. Mais un épisode de cette nuit d'enfer a particulièrement attiré l'attention de l'organisation internationale des droits de la personne Human Rights Watch (HRW).

Selon les témoignages recueillis par HRW, des membres des Frères musulmans et de l'aile politique de l'organisation, le Parti de la liberté et de la justice, ont improvisé une prison juste devant les portes du palais présidentiel. Au vu et au su de la police antiémeute, ils y auraient détenu, sans aucune légitimité, 49 manifestants anti-Morsi. Dont Amr Hussein.

Un journaliste égyptien qui a été admis dans l'enceinte a vu les faux geôliers battre les détenus avant de leur faire faire des aveux à la caméra, rapporte Human Rights Watch qui a enquêté sur l'affaire.

Sur l'ordre de Morsi?

Le lendemain, dans un discours, le président Morsi a fait allusion aux aveux obtenus, en affirmant que des «fiers-à-bras» avaient admis avoir été payés pour transformer les manifestations en bain de sang.

«Le discours de Morsi suggère que les autorités étaient au courant des détentions illégales à l'extérieur du palais présidentiel», s'inquiète HRW dans un communiqué de presse demandant l'ouverture d'une enquête approfondie sur toute l'affaire, dont le rôle du président.

L'organisation n'est pas la seule à s'indigner. Cette semaine, des procureurs égyptiens ont manifesté, en affirmant que le président était intervenu pour faire accuser lesdits «fiers-à-bras».

Tout juste nommé, le nouveau procureur général du pays, Talaat Ibrahim Abdullah, a donné sa démission.

Malgré ce dernier revirement, le bureau du président nie toute implication.

Éviter la dictature

Convaincu que son frère assistait à la manifestation de manière légale quand il a été appréhendé par des représentants des Frères musulmans, Mohamed Ali Hussein compte se battre corps et âme devant les tribunaux pour que justice soit rendue.

«Les Frères musulmans ont réussi à mettre la main sur le pouvoir. Ils contrôlent tout maintenant. Ce sera difficile, voire impossible, de les affronter», estime Mohamed Ali Hussein, qui ajoute néanmoins que plusieurs avocats ont déjà offert de représenter son frère. «Nous devons continuer à leur tenir tête. Sinon, l'Égypte redeviendra une dictature.»

LE RÉFÉRENDUM ORPHELIN, 2e PARTIE

Une semaine après un premier jour de vote, c'est demain que la deuxième moitié des 51 millions d'électeurs égyptiens sont attendus aux urnes.

Ils devront s'exprimer sur le projet de nouvelle Constitution mis de l'avant par le président égyptien, Mohamed Morsi, et ses alliés islamistes. Mais rien n'indique que le vote ira rondement.

Mercredi, le secrétaire général du comité électoral, Zahhloul el-Bashi, a démissionné soudainement pour des « raisons de santé». Les experts croient que les irrégularités relevées la semaine dernière ont eu raison de son dévouement.

La désertion est aussi presque complète parmi les juges du pays, qui devraient en principe superviser le scrutin. Plus de 95 % des magistrats égyptiens, en guerre ouverte contre le président Morsi, manqueront cette fois à l'appel.