Le viol collectif d'une étudiante en kinésithérapie dans un autobus de New Delhi il y a deux semaines a déclenché une vague d'indignation à travers le pays qui va bien au-delà du simple fait divers. La victime, qui repose entre la vie et la mort, a été érigée en symbole des violences en tous genres que subissent quotidiennement les Indiennes dans «le pire pays du G20 pour être une femme».

Frédérick Lavoie, collaboration spéciale LA PRESSE

Elle avait pris toutes les précautions d'usage: rentrer tôt du cinéma, emprunter des chemins bien éclairés, accompagnée d'un ami. Mais cela n'aura pas empêché six hommes ivres de la séquestrer dans un autobus en marche, la battre à coups de barre de fer, la violer et la jeter sur le bord de la route avec son ami. En plein coeur de la capitale indienne, un dimanche soir à 21h30.

Depuis, la rue indienne se déchaîne. Elle exige du gouvernement qu'il assure la sécurité des femmes, accélère le traitement des dossiers de viol dans un système de justice ultra engorgé, criminalise le harcèlement sexuel et instaure la peine de mort pour les violeurs.

Samedi, une manifestation à New Delhi a dégénéré en affrontement, faisant 143 blessés, dont 78 policiers. L'un des agents, victime d'une crise cardiaque, est mort hier. Les rassemblements dans la capitale ont été interdits alors qu'une partie du centre-ville a été fermée, ne faisant qu'aviver la colère des protestataires.

Pendant ce temps, l'étudiante de 23 ans est toujours sous respirateur, dans un état critique. Les blessures infligées ont été si brutales que les médecins ont dû retirer ses intestins, perforés par ses assaillants.

Violences quotidiennes

L'explosion de colère à la suite de ce viol a été spontanée. Mais entre les cas de violence et d'esclavage domestiques ou sexuels, les crimes d'honneur, le trafic sexuel et les foeticides et infanticides de filles, les raisons de s'indigner du sort des femmes germaient depuis longtemps.

En juin, un sondage mené auprès d'experts en genre par TrustLaw, une agence d'informations judiciaires, désignait l'Inde comme le pire pays du G20 pour les femmes, derrière même l'Arabie saoudite.

Dans la «plus grande démocratie du monde», hautement conservatrice et patriarcale, les cas de viols sont souvent tus, pour éviter de jeter l'opprobre sur la famille. Certains se terminent même en arrangement «à l'amiable», l'agresseur acceptant d'épouser sa victime. Et lorsque l'affaire se rend devant les tribunaux, seuls 26% des accusés sont condamnés, soit beaucoup moins que pour d'autres types de crime.

Au quotidien, l'Indienne doit naviguer dans des espaces public et privé essentiellement faits pour les hommes et contrôlés par ceux-ci. Lorsqu'elle s'aventure hors de la maison, elle est sujette au Eve-teasing, la «taquinerie d'Ève», euphémisme utilisé dans le pays pour parler du harcèlement sexuel à l'endroit de la femme, tentatrice originelle.

Priyanka, étudiante en administration rencontrée lors d'une petite manifestation dimanche à Bombay, dit subir à tous les jours les commentaires désobligeants d'inconnus dans la rue, tout comme ses copines. Après le viol de New Delhi, elle se promet de ne plus se laisser faire. «Si un homme nous aborde de manière inappropriée, nous nous devons de lui répondre, de lui dire qu'il n'a pas le droit de faire ça.»

«On doit faire comprendre aux gens que les femmes n'ont pas simplement été conçues pour assouvir nos besoins sexuels», renchérit Divyashay Asopa, organisateur du rassemblement et propriétaire d'une firme de cartes de souhaits.

À son avis, seule l'instauration de la peine de mort en cas de viol arrivera à dissuader les agresseurs potentiels, en attendant que les moeurs évoluent. «La peur devrait être dans la tête des violeurs, pas dans celle des femmes», estime M. Asopa.