Chaque année, des milliers d'«artistes» débarquent au Liban. Elles arrivent de la Russie, du Maroc ou de l'Ukraine. Mais leurs talents n'ont rien à voir avec les beaux-arts. Elles viennent plutôt travailler comme prostituées. Une activité illégale sur laquelle le gouvernement ferme les yeux.

Janie Gosselin LA PRESSE

Sur la route principale de Jounieh, des super night clubs aux enseignes aguichantes et des hôtels de toutes gammes se succèdent.

 

La ville située au nord de Beyrouth est reconnue pour être un fief de la prostitution.

L'an dernier, le gouvernement a donné plus de 4500 visas d'«artistes» à des femmes d'Europe de l'Est et du Maghreb pour travailler dans les super night clubs. Officiellement, elles ne font qu'offrir des spectacles de danse érotique. Officieusement, les propriétaires de ces bars agissent à titre d'intermédiaires pour fournir des prostituées aux nombreux clients.

L'activité est illégale au Liban. Selon une loi datant de 1931, des «maisons de prostitution» étaient tolérées dans un quartier précis de Beyrouth. Il a été détruit pendant la guerre.

L'été est la haute saison pour le tourisme sexuel. Les riches hommes d'affaires du Golfe viennent passer leurs vacances au Liban. Ils en profitent pour se payer des plaisirs sévèrement punis dans leur pays. Les Libanais sont aussi des clients réguliers des clubs.

Brunes, blondes, petites ou grandes, les propriétaires choisissent les filles avant de les faire venir au pays. Il doit y en avoir pour tous les goûts, précise Michel*, qui travaille dans le milieu depuis plusieurs années et est en voie d'ouvrir son propre super night club.

«Le client entre dans le club et choisit une fille, explique-t-il. Ils passent une demi-heure ensemble, au cours de laquelle il lui paie des consommations. Si elle lui plaît, il commande une «bouteille de champagne» - une expression qui veut dire qu'il la choisit pour passer une journée avec elle. Il ne peut pas la ramener avec lui le soir même.»

Les contrats de travail stipulent qu'une fille doit être au club de 22h à 5h, par exemple. La prostitution se fait habituellement en dehors de ces heures, dans son «temps libre».

Techniquement, une «artiste» a le droit de choisir de ne pas faire commerce de son corps. Mais la réalité est autre. Selon Michel, environ 5% des femmes ne font que danser. Mais le salaire de base que versent les propriétaires des clubs permet tout juste de couvrir les frais de transport, de logement et de santé, souligne-t-il.

«Elles viennent pour travailler, pour faire de l'argent. Lorsqu'elles arrivent, le responsable du cabaret leur dit que si elles veulent gagner de l'argent, elles doivent faire de la prostitution en plus. Je ne pense pas que toutes les filles savent ce qui les attend ici», dit Nouhad Boustany, assistante sociale à l'organisme Dar Al Amal depuis 14 ans.

L'organisation vient en aide aux prostituées. Dar Al Amal - la Maison de l'espoir, en arabe - visite aussi les femmes en prison. Mme Boustany déplore que les proxénètes et les clients s'en tirent facilement, alors que les femmes sont souvent condamnées.

Dans les super night clubs, le problème ne semble pas se poser. Selon Michel, lors d'une inspection policière, les officiers se voient souvent offrir des filles et des cadeaux pour fermer les yeux.

«Jamais d'argent liquide», précise-t-il.

* Nom fictif

 

Trafic humain

À la mi-juin, le département d'État américain a publié son rapport annuel sur le trafic humain. Il a décrit le Liban comme une destination pour «les femmes et enfants victimes du trafic humain, surtout pour le travail forcé et la prostitution forcée». Le rapport souligne aussi que le pays du Cèdre pourrait être un endroit de transit du trafic des femmes de l'Europe de l'Est vers d'autres pays du Moyen-Orient.