(Mexico) Comment se débarrasser de Christophe Colomb : le pouvoir de la gauche nationaliste au Mexique règle ses derniers comptes avec l’Espagne, un important partenaire économique européen, avec des discours indigénistes qui ont ponctué cette année le double anniversaire de la conquête et de l’Indépendance.

Natalia CANO Agence France-Presse

C’est jour de fête nationale mardi en Espagne, pour célébrer la « découverte » de l’Amérique attribuée à Christophe Colomb en 1492.

À Mexico, les autorités préfèrent évoquer « la résistance indigène ». Et la statue de l’amiral a été retirée il y a un an de la place qui porte son nom.  

Sur le socle vide, des féministes ont érigé la silhouette d’une femme, poing levé vers les gratte-ciel du Paseo de la Reforma, miroir du capitalisme mexicain. Elles ont rebaptisé l’endroit « place des femmes en lutte ».

À terme, la statue de Colomb va être remplacée par celle d’une femme indigène olmèque, a annoncé la mairesse de Mexico, Claudia Sheinbaum, proche du président Andres Manuel Lopez Obrador.

Il s’agit d’un hommage à cinq siècles de « résistance indigène », a ajouté Mme Sheinbaum, petite-fille de migrants juifs ayant quitté l’Europe au XXe siècle.

La statue de Colomb « ne peut pas revenir à sa place », estime l’historien Federico Navarrete. « Tenter d’imposer ce récit raciste et colonialiste […] n’a plus de sens », dit-il.

Haute de six mètres, érigée en 1877, la statue est en cours de restauration. L’œuvre du sculpteur français Charles Cordier (1827-1905) devrait être réinstallée dans le très chic quartier Polanco, a décidé le Comité des monuments de la capitale.

En cette année d’anniversaires, le gouvernement mexicain a exigé une nouvelle fois que l’Espagne et le Vatican demandent « pardon » pour les brutalités envers les « peuples autochtones » à l’occasion des 500 ans de la conquête du Mexique en 1521.

Le pape argentin François a reconnu des « péchés » au Mexique, dans une lettre à l’épiscopat lue par le président le jour du bicentenaire de l’Indépendance de 1821, le 27 septembre.  

Train maya

En revanche, en Espagne, le gouvernement de Pedro Sanchez (centre gauche) est resté muet et l’opposition de droite s’est déchaînée contre AMLO, le surnom du président mexicain.

« Je ne vais pas grossir les rangs de ceux qui demandent pardon », a martelé un des prédécesseurs de M. Sanchez, José Maria Aznar (1996-2004), qui s’est moqué du nom purement castillan du chef de l’État.

« Andres pour les Aztèques, Manuel pour les Maya, Lopez, c’est un mélange entre les Incas et les Mayas », a-t-il ironisé, sous les applaudissements des cadres du Parti populaire (PP) fin septembre.

Au-delà des polémiques, l’Espagne reste un des quatre premiers partenaires économiques européens du Mexique, derrière l’Allemagne et l’Italie, à égalité avec la France (quatre milliards de dollars d’exportations en 2019).

L’Europe arrive elle-même loin derrière les États-Unis et la Chine.

De facto, les tribulations de la statue de Christophe Colomb n’ébranlent pas les fondements d’un autre monument du Paseo de la Reforma, la tour de la BBVA (Banco Bilbao Vizcaya Argentaria), la banque espagnole leader sur le marché mexicain.

En revanche, le géant électrique espagnol Iberdrola pourrait souffrir d’un autre projet d’AMLO, la réforme du marché qui veut réserver 56 % à la Commission fédérale d’électricité (CFE), publique.

M. Lopez Obrador a lui-même demandé pardon à un peuple autochtone, les Yaquis, victime de « crimes d’État » sous la dictature de Porfirio Diaz (1884-1911).

Le président pratique une nouvelle forme d’« indigénisme d’État », estime la linguiste et écrivaine indigène Yasnaya Aguilar, dans une allusion à ce courant politique et culturel, né au Mexique, où la référence au passé pré-hispanique a parcouru tout le processus de construction nationale.

« On a toujours utilisé ces symboles, même si, dans les faits, il y a des projets qui affectent les peuples indigènes comme le train maya », reprend Mme Aguilar, à propos d’un projet touristique lancé par AMLO dans la péninsule du Yucatan (Sud).  

En mai, des communautés locales ont porté plainte contre des entreprises pour fraude et violations des droits humains. Le fonds national pour le tourisme (Fonatur) a dû résilier son contrat avec une entreprise mise en cause.

« Le pardon ne servira à rien s’il n’y a pas un changement dans ces politiques et ces pratiques qui affectent les peuples indigènes », conclut l’historien Navarrete.