Symbole de la gauche radicale et rurale, Pedro Castillo est officiellement le nouveau président d’un Pérou affaibli par les crises sanitaire, économique et sociale. En véritable rupture avec les gouvernements précédents, Castillo incarne les intérêts d’une partie de la population plus pauvre et racisée dans ce pays d’Amérique latine aux institutions fragiles.

Pascaline David
Pascaline David La Presse

Plus d’un mois s’est écoulé depuis le second tour de l’élection présidentielle péruvienne, avant que la nouvelle soit officielle, lundi soir. Pedro Castillo a remporté le vote par 50,12 % des voix avec son parti Perú Libre, contre 49,87 % pour sa rivale, Keiko Fujimori, qui contestait les résultats à la manière de Donald Trump, avant de reconnaître sa défaite peu avant l’annonce du résultat définitif.

PHOTO SEBASTIAN CASTANEDA, REUTERS

Rivale de Pedro Castillo, Keiko Fujimori, fille de l’ex-président Alberto Fujimori condamné pour corruption, est elle-même soupçonnée de blanchiment d’argent.

Le regard tourné vers l’intérieur de son pays, Pedro Castillo prône l’interventionnisme économique et tend la main aux personnes racisées, pauvres et autochtones. Ce représentant du peuple incarne un symbole fort face à l’élite blanche de Lima enfermée dans sa bulle classiste et raciste, selon Nora Nagels, professeure au département de science politique à l’UQAM.

« Le Pérou est un pays marqué par les fragmentations sociales et ethniques entre les riches de Lima qui contrôlent le pays depuis 200 ans et les plus pauvres, originaires des Andes et de la partie amazonienne, explique Nora Nagels. C’est un équilibre fragile. »

Un espoir de renouveau

Pedro Molina, clarinettiste de 36 ans, est né à Lima. Il est installé au Québec depuis une dizaine d’années. « J’ai voté pour Castillo, il donne beaucoup d’espoir à la jeunesse de la campagne », dévoile M. Molina, qui est issu d’une famille très pauvre. Ses parents, ses frères et plusieurs amis vivent toujours au Pérou.

La COVID-19 a frappé durement son pays. « Il y avait si peu de places en soins intensifs que les gens devaient payer 7000 sol péruviens – l’équivalent de 2200 $ CAN – pour se faire soigner », témoigne-t-il.

PHOTO GUADALUPE PRADO, ASSOCIATED PRESS

Des électeurs de Pedro Castillo célèbrent sa victoire dans les rues de Lima, lundi.

Pedro Castillo prône toutefois des valeurs très conservatrices, que M. Molina ne partage pas. La campagne du président a été axée contre la légalisation de l’avortement, le mariage homosexuel et l’euthanasie, et pour le retour de la peine de mort.

« Ce ne sont pas des enjeux qui vont soulever des tensions chez la majorité de la population péruvienne. Il y a de forts mouvements antiféministes soutenus par les Églises évangéliques », analyse Nora Nagels.

Ouverture et alliances

L’entourage politique de Pedro Castillo sera décisif. « C’est un outsider dont on ne connaît pas les réelles compétences », rappelle Mme Nagels.

La nomination de la progressiste Verónika Mendoza à un poste important pourrait modérer la tendance conservatrice du gouvernement Castillo. Cette universitaire franco-péruvienne, qui parle le quechua, soutient le droit à l’avortement et le mariage homosexuel, de même que l’égalité de genre en éducation et la conciliation travail-famille.

Si son actuel conseiller économique Pedro Franke accède à un poste clé, le président pourrait aussi adoucir ses positions. D’après Mme Nagels, il n’y aurait pas de nationalisation des entreprises à la cubaine, mais plutôt à la bolivienne. « Les entreprises nationales pourraient être obligées de payer des impôts qui serviraient à payer des programmes sociaux », poursuit-elle.

Pour Rossio Motta-Ochoa, anthropologue et membre du collectif des Péruviennes et Péruviens pour la démocratie, la victoire de Pedro Castillo est aussi porteuse d’espoir. « Le plus important, c’est que la démocratie a été respectée, relève la chercheuse à l’UQAM. On espère qu’il changera sa position conservatrice en faisant des alliances avec des personnes plus libérales comme Verónika Mendoza. »

Eduardo Malpica, un autre membre du collectif, abonde dans ce sens. Il espère que Pedro Castillo saisira l’occasion de s’allier à des figures plus progressistes. Il insiste sur l’importance du volet économique.

Plus de 70 % de la population active a un emploi informel. C’est important d’aller répondre à ces gens-là.

Eduardo Malpica, membre du collectif des Péruviennes et Péruviens pour la démocratie

Le clivage des opinions ayant affecté les familles de Mme Motta-Ochoa et de M. Malpica, ils souhaitent que l’élection de Pedro Castillo soit synonyme de rassemblement.

Des institutions chétives

Au départ, le Pérou avait les ressources financières pour affronter la crise sanitaire, selon Nora Nagels. Mais la faiblesse des institutions et la fragilité de l’appareil étatique n’ont pas permis de mener ces mesures à bien.

Une grande part de la population n’ayant pas accès à un compte bancaire, il n’a pas été possible de distribuer les aides financières prévues. Et comme une majorité de Péruviens ne possèdent pas de frigo, ils ont dû sortir pour ne pas mourir de faim. Ces rassemblements nécessaires ont augmenté les taux de contamination.

De plus, le système de santé public est chancelant. Trop peu d’hôpitaux, de médecins et d’oxygène. « Rien ne changera à court terme, ce sont des problématiques structurelles liées à la corruption, qui prendront du temps à être résolues », affirme Nora Nagels.

Dans les prochains jours, il faudra suivre ce qu’il se passe au Congrès où Fuerza Popular, le parti de Keiko Fujimori, et d’autres pourraient empêcher Pedro Castillo de gouverner.

M. Castillo remplacera le président intérimaire Francisco Sagasti le 28 juillet.

Instabilité politique

À l’image de l’instabilité politique qui règne au Pérou, trois présidents se sont succédé en une seule semaine, à la fin de l’année 2020. L’un d’entre eux, Martín Vizcarra, a été destitué sous des accusations de corruption.

592

Le Pérou est le pays qui dénombre le plus de morts de la COVID-19 par habitant dans le monde, avec 592 décès pour 100 000 habitants. Au total, plus de 195 000 personnes sont décédées, et plus de 2 millions de cas ont été recensés depuis le début de la pandémie.

Source : Statista

5 millions

Nombre de personnes qui sont tombées dans la pauvreté en 2020, portant le nombre total à un tiers de la population péruvienne.

Source : Institut national des statistiques et de l’informatique