Environ 75 % de la population de Manaus, grande ville de l’Amazonie brésilienne, a été infectée par le SARS-CoV-2, le coronavirus responsable de la COVID-19, au printemps et à l’été dernier. Et pourtant, Manaus vit en ce moment une crise hospitalière pire qu’au printemps à cause de la COVID-19. Quelles leçons peut-on en tirer ?

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

PHOTO MICHAEL DANTAS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Vue aérienne d’un cimetière de Manaus, en juin 2020

Fosses communes

Les images ont fait le tour du monde : en avril et en mai, les cimetières de Manaus ont manqué et les cercueils ont dû être déposés au fond de fosses communes. Le nombre de morts quotidiens de la COVID-19 a dépassé 100 pendant quelques jours, pour une ville de deux millions d’habitants. À titre de comparaison, le pic des décès dus à la COVID-19 au Québec, où l’on compte quatre fois plus d’habitants, n’a pas été beaucoup plus haut, 140 par jour. Déjà en juin, des données préliminaires, recueillies sur des donneurs de sang, montraient que plus de 40 % de la population de Manaus avait déjà été infectée. En décembre, une étude publiée dans Science, toujours sur des donneurs de sang, a montré qu’entre 67 % et 80 % de la population de Manaus avait déjà été infectée en octobre. « On pense que la structure de la population, plus jeune et active, la promiscuité dans les logements et les transports ainsi que le faible respect des mesures de distanciation physique expliquent ce très haut taux d’infection », dit Ester Sabino, de l’Université de São Paulo, auteure principale de l’étude de Science. « À São Paulo, on n’a même pas 30 % de la population qui est infectée. »

PHOTO BRUNO KELLY, ARCHIVES REUTERS

Un résidant se battant contre la COVID-19 dans sa maison de Manaus, avec le soutien d’un ami, le 31 janvier

Quatre hypothèses

Ester Sabino est aussi l’auteure d’un commentaire publié fin janvier dans The Lancet, qui examine pourquoi ce haut taux d’infection n’a pas empêché la deuxième vague d’hospitalisations et de décès dus à la COVID-19. Le nombre de morts a frôlé 200 par jour en janvier à Manaus. Grosso modo, il y a quatre hypothèses à l’étude. Le taux d’infection a pu être surestimé, ce qui est peu probable selon la Dre Sabino. L’immunité accordée par une première infection pourrait être plus courte que prévu et durer moins de six mois. Il se pourrait aussi que les nouveaux variants échappent à l’immunité post-infection, ou alors qu’ils causent une transmission tellement plus grande que la petite partie de la population qui n’est pas encore protégée devient vulnérable. « On ne sait pas encore si les gens qui sont très malades ou qui meurent ont déjà été infectés, ça va être un élément important de la réponse », dit la Dre Sabino. Qu’est-ce que cela signifie pour l’efficacité des vaccins ? « Il est vraiment trop tôt pour le dire », répond l’épidémiologiste brésilienne.

Les variants

Trois variants du SARS-CoV-2 sont présents à Manaus, selon la Dre Sabino. L’un est le variant « britannique », les deux autres sont surtout brésiliens. Le premier variant brésilien inclut notamment des mutations du variant britannique et du variant sud-africain, qui diminueraient l’efficacité des vaccins selon certaines études. Le second variant brésilien a été identifié plus récemment et semble lui aussi échapper à certains des anticorps générés par une infection au SARS-CoV-2, selon la Dre Sabino.

PHOTO MARCIO JAMES, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des proches de personnes atteintes de la COVID-19 faisant la queue durant de longues heures pour remplir leur bonbonne d’oxygène, le 19 janvier, à Manaus

Manque d’oxygène

La situation est tellement critique à Manaus que l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS) a dû y envoyer des bonbonnes d’oxygène d’urgence, la capacité de production locale étant insuffisante. L’OPS a envoyé à Manaus 45 bonbonnes, 1500 thermomètres et 60 000 tests antigéniques rapides. « C’est une situation extraordinaire qui ne risque pas de se reproduire dans d’autres pays sud-américains, due à un goulot d’étranglement local de production et à un pic particulièrement grave de la pandémie », a expliqué en conférence de presse Sylvain Aldighieri, de l’OPS, mercredi.

Variant brésilien : la France en état d’alerte

La progression du variant brésilien hors du pays inquiète les autorités sanitaires à l’échelle mondiale, alors qu’un pays s’est ajouté, jeudi, à la liste de ceux ayant détecté sa présence : la France, qui a annoncé avoir détecté quatre cas. L’un de ces cas est « une femme qui revenait de Manaus au Brésil » et a transité par São Paulo, Francfort, Paris et Marseille, dans le sud de la France. « Nous voulons limiter au maximum la diffusion de ces variants, gagner du temps pour pouvoir vacciner et protéger les plus fragiles d’entre nous », a affirmé le ministre français de la Santé, Olivier Véran. L’Hexagone a enregistré 23 000 nouveaux cas d’infection jeudi. — D’après l’Agence France-Presse