Au Honduras, comme dans une vingtaine de pays dans le monde, l’avortement est illégal. Même si la vie de la femme est en danger. Même pour une victime de viol de 11 ans.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

L’approbation d’un projet de loi en Argentine à la mi-décembre, première étape pour légaliser l’interruption volontaire de grossesse, a donné de l’espoir aux militantes de la région. L’avortement n’y était permis que dans les cas de viols ou pour des raisons de santé.

« De voir ce qui se passe autour du monde, ça nous nourrit aussi », confie Neesa Medina, qui habite à Tegucigalpa, capitale du Honduras.

La jeune femme est responsable des communications pour la plateforme Somos Muchas – « nous sommes nombreuses » – qui regroupe une quinzaine d’organismes féministes honduriens.

La coalition a été mise sur pied en 2016, dans le cadre d’une révision du Code pénal. Elle a tenté, sans succès, de convaincre les politiciens de décriminaliser l’interruption volontaire de grossesse à trois conditions, comme c’est le cas dans d’autres pays où l’avortement est particulièrement controversé : un danger pour la vie de la femme, un fœtus avec malformation grave et une grossesse résultant de violences sexuelles.

Emprisonnement

Le Honduras reste un pays conservateur, où les voix catholiques et évangéliques ont beaucoup de poids. L’interruption volontaire de grossesse est vue par ces groupes comme une atteinte à la vie.

La peine pour un avortement au Honduras peut varier de trois à six ans de prison. Mais comme ailleurs où l’avortement est illégal, des avocats soupçonnent que des accusations plus graves d’homicide, passibles d’une vingtaine d’années de prison, sont portées dans des cas de tentatives d’interruption volontaire de grossesse.

C’est aussi « très commun » qu’une fausse couche soit punie comme un avortement, dit MClaudia Hermanssdorfer.

J’ai eu un cas d’une jeune femme qui ne savait même pas qu’elle était enceinte. Il n’y a pas d’éducation sexuelle dans le pays non plus.

MClaudia Hermanssdorfer, avocat hondurienne

Lorsque la femme s’est rendue à l’hôpital, le fœtus était mort et elle a été accusée pour avortement, raconte-t-elle.

Des femmes hésitent d’ailleurs à se rendre chez un médecin pour des soins par peur d’une dénonciation, émanant du personnel médical.

« Ce n’est pas seulement des cas d’injustices, mais aussi des obstacles dans le système », souligne MHermanssdorfer, ajoutant que les femmes de milieux défavorisés sont souvent plus à risque d’être accusées.

Politique canadienne

MHermanssdorfer dirige une équipe juridique de droits de la personne, soutenue par l’organisme Avocats sans frontières Canada.

Affaires mondiales Canada s’est engagé à une contribution maximale de 11,8 millions de 2018 à 2023 à Avocats sans frontières Canada pour son travail au Honduras, notamment sur les questions touchant les droits des autochtones et l’égalité des sexes.

L’accent mis sur les droits des femmes, incluant les droits reproductifs, fait partie de la politique d’aide internationale féministe mise sur pied à l’arrivée au pouvoir du gouvernement de Justin Trudeau.

L’aide internationale américaine a plutôt pris le virage contraire, poussée par la droite religieuse.

Aux États-Unis, l’arrivée d’un républicain à la présidence a sonné le retour de ce qui est souvent appelé la « règle du bâillon », mise en place pour la première fois par Ronald Reagan. Donald Trump a élargi davantage que ses prédécesseurs les restrictions conditionnelles à l’aide américaine, interdisant le financement aux organismes qui donnent des conseils en matière d’avortement ou qui militent pour sa décriminalisation.

De nombreux organismes de défense des droits de la personne ont dénoncé le retour de cette politique.

Des méthodes dangereuses

Human Rights Watch (HRW) constate que dans les pays où l’avortement est interdit ou restreint, les femmes n’y ont pas nécessairement moins recours.

« L’interdiction n’arrête pas l’avortement, mais elle force les femmes et les filles à mettre leur santé et leur vie en danger pour mettre un terme à une grossesse derrière des portes fermées, dans la peur, dans le désespoir et sans aucun soin médical », explique Ximena Casas, chercheuse de la division des droits des femmes pour les Amériques à HRW.

Les méthodes utilisées par ces femmes un peu partout dans le monde varient : certaines ont accès à une pilule abortive, souvent vendue à fort coût, mais parfois mal entreposée et avec peu d’instructions posologiques. D’autres ingèrent poisons, savons ou eau de Javel. Des femmes tentent aussi de déloger le fœtus à l’aide d’un bâton ou de verre brisé, décrit la Dre Manisha Kumar, chef de l’équipe de soins d’avortement médicalisé à Médecins sans frontière.

L’organisme a mis sur pied en 2016 cette équipe spécialisée, en constatant les conséquences pour la santé des femmes des interruptions volontaires de grossesse non médicalisées.

Parmi les complications, on voyait des saignements importants, des hémorragies. Pour celles qui utilisaient un bâton ou un autre instrument non hygiénique [inséré dans le vagin], ça pouvait mener à des infections. Nous avons vu des blessures internes sévères, à l’utérus ou à l’intestin.

La Dre Manisha Kumar, chef de l’équipe de soins d’avortement médicalisé à Médecins sans frontière

En 2015, l’organisme a pratiqué 74 avortements médicalisés dans différents coins du monde. En 2019, ce nombre s’élevait à plus de 21 000.

Foulard vert

En se baladant sur les campus ou dans des manifestations sur divers enjeux, Neesa Medina dit repérer de plus en plus de petits foulards verts, noués discrètement aux poignets ou à un sac. Symbole d’un appui à la légalisation de l’avortement, le tissu vert a été utilisé notamment dans des manifestations en Argentine.

Mme Medina se réjouit du dialogue amorcé au Honduras non seulement sur l’avortement, mais aussi sur les fausses couches et les problèmes de grossesse, très tabous.

« Ça va prendre un réveil, une reconnaissance de la société que la maternité n’est pas parfaite et n’est pas cette espèce de conte de fées », note-t-elle.

Pologne

PHOTO WOJTEK RADWANSKI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des policiers tentent d’arrêter des militants pro-choix lors d’une manifestation à Varsovie, le 23 en novembre.

Des centaines de milliers de personnes ont manifesté ces derniers mois contre une interdiction quasi totale de l’avortement en Pologne. Une femme peut obtenir une interruption de grossesse seulement dans les cas de malformation grave du fœtus, a tranché le Tribunal constitutionnel polonais en octobre ; auparavant, elle pouvait le faire après un viol ou si sa vie était en danger. Selon un sondage rapporté par l’Agence France-Presse, un peu moins du quart des Polonais sont favorables à l’avortement sur demande.

Chili

PHOTO MARTIN BERNETTI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des manifestants pro-choix manifestent devant le palais présidentiel à Santiago, en 2014.

Depuis 2017, l’avortement est permis au Chili, mais seulement dans les cas d’une grossesse résultant d’un viol, si le fœtus a une malformation ou si la vie de la femme est en danger. Celle-ci doit tout de même obtenir l’approbation de deux médecins avant de pouvoir recevoir la procédure. Un peu partout en Amérique du Sud, l’accès reste difficile et la COVID-19 a ajouté un défi supplémentaire, note Ximena Casas, chercheuse chez Human Rights Watch. Elle espère que le projet de loi en Argentine aura un « effet domino » dans la région : les militantes chiliennes ont d’ailleurs accueilli avec enthousiasme en octobre une nouvelle occasion d’élargir la loi grâce à la rédaction d’une nouvelle Constitution.

États-Unis

PHOTO KEVIN LAMARQUE, REUTERS

Des militants pro-choix manifestent devant la Cour suprême des États-Unis, à Washington, en mai 2019.

La question du droit à l’avortement divise particulièrement les États-Unis. Si la décision « Roe v. Wade » a confirmé il y a plus de 45 ans le droit des Américaines de se faire avorter tant que le fœtus n’est pas viable, la droite religieuse aimerait faire renverser ce jugement. Chaque État est responsable de son application et l’accès varie grandement d’un endroit à l’autre.

Sénégal

À la fin du mois de novembre, des journaux sénégalais ont rapporté la mort d’une jeune fille de 17 ans retrouvée sans vie dans l’est du pays. Elle aurait fait une hémorragie interne après une tentative d’avortement. Au Sénégal, l’interruption volontaire de grossesse est interdite et passible d’emprisonnement, pour la femme comme pour ceux qui l’auraient aidée à avorter.

– Avec l’Agence France-Presse