(Santiago-du-Chili) Le gouvernement chilien est dans l’eau chaude : il fait l’objet d’une enquête pour avoir manipulé les chiffres des cas et des morts liés à la COVID-19. Et ce, alors que le pays d’Amérique latine accuse l’un des pires bilans de la planète, comptant plus de décès par 100 000 habitants que les États-Unis.

Alan Loquet
Collaboration spéciale

Masque blanc, lunettes noires et costume sombre, Jaime Mañalich est tout sourire au Congrès. Le mardi 13 octobre, les soutiens de l’ancien ministre de la Santé se pressent autour de lui pour célébrer le résultat d’un vote décisif. Le sexagénaire est sauf : une majorité de parlementaires chiliens vient de s’opposer à une accusation constitutionnelle à son encontre, synonyme d’interdiction d’exercer des responsabilités publiques pour une durée de cinq ans.

Accusé d’avoir « mis en risque la vie et la santé de la population », d’avoir « occulté des informations » et d’avoir manqué « de probité », Jaime Mañalich incarne le visage de responsables politiques dépassés par la crise sanitaire. Le pays andin est l’un des plus touchés au monde par la pandémie, avec 494 478 cas confirmés de COVID-19 et 13 703 décès, selon le dernier bilan officiel. Le Chili compte plus de morts par 100 000 habitants que le Brésil, les États-Unis ou l’Espagne.

S’il est sorti vainqueur de ce procès politique, l’ex-ministre n’en est pas pour autant tiré d’affaire. Le parquet a ouvert une enquête pouvant déboucher sur une responsabilité pénale des autorités, à commencer par le président conservateur Sebastián Piñera et l’impétueux Jaime Mañalich, qui a démissionné le 13 août alors que le pays allait connaître les semaines les plus sombres de la première vague de COVID-19.

Plusieurs témoignages clés accusent le gouvernement d’avoir manipulé les chiffres de cas et de morts liés à la COVID-19. Sept fonctionnaires du ministère de la Santé ont dénoncé, devant les juges d’instruction, des pressions exercées par des membres du cabinet du ministre. En avril, on leur aurait notamment demandé de minimiser le nombre de cas pour qu’il corresponde aux chiffres présentés chaque jour à la population lors des conférences de presse de Jaime Mañalich.

Les fonctionnaires – dont une a démissionné en septembre – assurent avoir refusé de modifier leurs données pour les faire coïncider avec celles du premier cercle de Jaime Mañalich, qui disposait de son propre système de comptage. Selon le ministère public, « cette manière de procéder a pu avoir une influence grave sur la prise de décisions relatives aux actions destinées à préserver la santé de la population et la vie des citoyens chiliens ».

Un pari d’immunité collective critiqué

Dès le mois de mars, de nombreuses voix s’étaient élevées pour critiquer le pari d’une immunité collective fait par les autorités. À l’époque, l’influente corporation de l’Ordre des médecins réclamait une plus grande transparence des données pour mieux comprendre l’évolution de la contagion et, comme une majorité de la population, la mise en place d’un confinement généralisé devant l’augmentation exponentielle des cas. Le gouvernement avait préféré opter pour un isolement obligatoire par villes, voire par quartiers, comme à Santiago.

« L’adoption inopportune de confinements dans certaines zones du pays a pu avoir une influence décisive dans l’augmentation de la propagation [du coronavirus], […] avec, pour conséquence, une augmentation du nombre de morts qui ne se serait pas produite si des mesures avaient été prises sur la base des chiffres réels », a indiqué le ministère public.

PHOTO MARCELO SEGURA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L’ex-ministre de la Santé Jaime Mañalich et le président Sebastián Piñera

Le parquet ne compte pas s’arrêter là et a demandé à avoir accès aux courriels de Jaime Mañalich et de son cabinet pour faire toute la lumière sur un cas en passe de devenir une affaire d’État. « L’exécutif a mis une pression énorme pour que la justice ne puisse pas consulter des échanges qui pourraient menacer directement le président Piñera », estime Matías Goyenechea, politologue et spécialiste des questions de santé publique.

Dans un jugement rendu le jeudi 15 octobre, la Cour suprême a autorisé le parquet à avoir accès de façon partielle aux courriels des membres du cabinet du ministère de la Santé. « Cette décision signe la victoire du chef de l’État puisque des échanges potentiellement compromettants ne seront pas consultables par la justice, anticipe Matías Goyenechea. En protégeant Jaime Mañalich, Sebastián Piñera se protège lui-même. Sa gestion chaotique de la pandémie, surtout de mars à mai, laisse à penser qu’il a souhaité privilégier la relance économique au détriment de la santé de ses concitoyens. »

Ce n’est pas la première fois que l’on reproche à Jaime Mañalich d’avoir manipulé des chiffres. Au début des années 2010, celui qui était déjà ministre de la Santé lors du premier mandat de Sebastián Piñera (2010-2014) avait été critiqué pour avoir falsifié le nombre de patients inscrits sur des listes d’attente à l’hôpital. Sur un total d’environ 400 000 malades, 80 000 en avaient été effacés « administrativement » ; une manière plutôt commode de tenir une promesse de campagne.

Les deux hommes sont très proches, Jaime Mañalich étant le médecin de famille du président. « Cette grande proximité peut permettre d’analyser la gestion opaque, voire autoritaire, de la crise sanitaire au Chili », estime Matías Goyenechea.

En chiffres

Nombre de cas de COVID-19 recensés au Chili : 494 478*

Nombre de morts : 13 703*

Population totale : 18,73 millions d’habitants

* En date du 21 octobre