Un ex-directeur du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), en poste à l’époque où les forces de l’ordre canadiennes se sont intéressées de près à Mohamedou Ould Slahi, pense que l’organisation n’a rien à se reprocher dans les démêlés vécus par le ressortissant mauritanien, libéré de la prison de Guantánamo en 2016 après 14 ans de détention sans mise en accusation.

Publié le 9 févr. 2021
Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Ward Elcock, qui était en poste de 1994 à 2004, récuse des allégations récentes de M. Slahi voulant que des agents du SCRS et de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) aient indûment alimenté les soupçons de terrorisme qu’entretenaient les États-Unis à son égard après l’arrestation en 1999 d’un ressortissant algérien, Ahmed Ressam, qui voulait cibler l’aéroport de Los Angeles.

« Les Américains étaient déjà très préoccupés » par M. Slahi et « n’avaient pas besoin du tout d’encouragements » de la part des autorités canadiennes en la matière, a indiqué M. Elcock à La Presse.

Les soupçons américains se sont encore accentués après les attentats du 11 septembre 2001. « Beaucoup de gens sont devenus des sujets de préoccupation », relate l’ex-directeur du SCRS, qui remet encore aujourd’hui en question l’innocence de M. Slahi, désigné à l’époque comme « le Mauritanien ».

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

L’ex-directeur du SCRS Ward Elcock, en 2010

Il se dépeint comme étant innocent, mais je ne suis pas certain que je partage ce point de vue.

L’ex-directeur du SCRS, Ward Elcock qui a refusé d’en dire plus à ce sujet en évoquant des questions de confidentialité

M. Slahi, qui a combattu en Afghanistan au début des années 90 après avoir été formé dans des camps gérés par Al-Qaïda, assurait il y a quelques semaines en entrevue avec La Presse avoir rompu avec l’organisation en 1992, bien avant qu’Oussama ben Laden ne décide de cibler les États-Unis.

Les liens distants qu’il entretenait avec un cousin devenu un membre haut placé d’Al-Qaïda inquiétaient aussi les autorités américaines lorsqu’il est parti d’Allemagne en novembre 1999 pour s’établir à Montréal après avoir obtenu la résidence permanente. Il est arrivé quelques semaines avant l’arrestation d’Ahmed Ressam, qui fréquentait la même mosquée.

Des questions en suspens

Les agents canadiens, assure M. Slahi, l’ont interrogé et harcelé jusqu’à ce qu’il décide en janvier 2000 de rentrer dans son pays natal après avoir été poussé à revenir par sa famille, qui subissait des pressions des autorités mauritaniennes.

Il a été interrogé à son retour par le régime mauritanien, qui l’a informé, assure-t-il, que le Canada, à l’instar des États-Unis, avait fourni une liste de questions à éclaircir.

M. Slahi a été relâché avant d’être repris dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, envoyé en Jordanie et de nouveau interrogé avant d’être finalement acheminé à Guantánamo, où il a été longuement torturé.

L’homme de 50 ans a indiqué que les interrogateurs américains maintenaient que les autorités canadiennes leur avaient fourni des informations compromettantes à son égard et étaient notamment « obsédés » par la transcription d’une conversation téléphonique où il demandait du sucre à un ami parce qu’ils croyaient y voir un code.

L’ex-détenu maintient par ailleurs que des hommes se présentant comme des représentants du SCRS et de la GRC sont venus l’interroger en 2003 à Guantánamo à la même époque où le Canadien Omar Khadr, qui sera rapatrié en 2012, a été interrogé par les autorités canadiennes.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le Canadien Omar Khadr

M. Elcock a dit qu’il ne pouvait se souvenir si des agents canadiens avaient interrogé M. Slahi à la prison américaine.

« Je ne peux pas vous le dire. Je sais que des gens sont allés là-bas pour faire des entrevues, mais je ne me souviens pas si Slahi était concerné », a-t-il noté.

Ni le SCRS ni la GRC n’ont voulu confirmer officiellement la tenue d’interrogatoires avec le ressortissant mauritanien, commenter les enquêtes menées à son sujet au Canada ou la nature des informations transmises aux États-Unis.

« Faire ce qui est juste »

Alex Neve, professeur de droit qui a longtemps chapeauté la section canadienne-anglaise d’Amnistie internationale, pense que le SCRS et la GRC « devraient faire ce qui est juste » et préciser le rôle qu’ils ont joué dans les démêlés de M. Slahi.

Le contexte sécuritaire de l’époque, dit-il, favorisait les dérives puisque les agents « cherchaient des terroristes sous chaque roche et s’emballaient dès qu’ils trouvaient quelque chose de suspect ».

M. Neve relève que cette approche a contribué aux démêlés de Maher Arar, qui a été envoyé en Syrie en 2002 et torturé après que la GRC a relayé des informations inexactes à son égard.

Il n’y a « pas de doute », ajoute M. Neve, que le travail des forces de l’ordre canadiennes a pu jouer un rôle significatif dans les démêlés de M. Slahi.

La situation met encore une fois en relief le risque inhérent au partage d’informations sensibles avec des services de renseignements étrangers, ajoute M. Neve.

Ward Elcock note que plusieurs mesures ont été mises en place au fil des ans pour permettre ce type d’échanges et assurer la protection de la population sans empiéter indûment sur les droits individuels.

« C’est un défi. Le gouvernement a fait de son mieux pour trouver un équilibre qui est politiquement acceptable », relève l’ex-directeur du SCRS.