Plusieurs dirigeants autoritaires qui se montraient confiants il y a quelques mois de limiter l’impact de la pandémie de COVID-19 dans leur pays doivent composer aujourd’hui avec les retombées de crises sanitaires d’envergure.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

C’est le cas notamment du président russe Vladimir Poutine, qui a dû ajuster son discours après avoir affirmé à ses compatriotes, à la mi-mars, que le nouveau coronavirus était « maîtrisé ».

Les cas de contamination, qui se comptaient officiellement par centaines à ce moment-là, ont été démultipliés, approchant la barre des 300 000 au cours des derniers jours malgré l’imposition tardive de mesures de distanciation physique. Seuls les États-Unis en ont déclaré un nombre plus important.

Le régime reconnaît par ailleurs 2837 décès liés au coronavirus, un total relativement limité pour le pays de 150 millions d’habitants qui est remis en question par nombre d’experts en santé publique et de médias.

Le Moscow Times, un quotidien indépendant publié en anglais, a notamment mis en relief au cours des derniers jours que le nombre de morts dans la capitale russe, où sont concentrés la majorité des cas, était probablement au moins trois fois supérieur au total déclaré.

L'écart proviendrait notamment du fait que nombre de personnes ayant été infectées n’ont pas été identifiées comme des victimes de la COVID-19 sous prétexte que d’autres facteurs ont occasionné leur mort.

Le New York Times et le Financial Times ont fait écho à ces informations, suscitant l’ire du ministère des Affaires étrangères russe, qui a exigé la publication d’un rectificatif en évoquant la possibilité de retirer leur accréditation dans le pays.

Le régime, qui se défend de minimiser le nombre de morts, brandit le taux de mortalité officiel comme la preuve de la qualité de sa gestion de la crise.

Appuyant ce message optimiste, Vladimir Poutine a annoncé la semaine dernière que le moment était venu pour les Russes de reprendre progressivement le travail. Il a indiqué que les gouverneurs des régions devraient décider à quel rythme les mesures de distanciation physique en place devaient être levées.

Robert Austin, politologue rattaché au Centre des études est-européennes, russes et eurasiennes de l’Université de Toronto, pense que les ratés enregistrés en Russie montrent que le pays est « structurellement incapable » d’offrir une réponse sanitaire appropriée au nouveau coronavirus.

« Le défi pour le régime russe dans les circonstances est de contrôler le message de manière à ce que la population pense que quelque chose est en train d’être fait », note M. Austin.

Le cas du Nicaragua

Le contrôle de l’information paraît aussi être un élément central de la stratégie du régime nicaraguayen du président Daniel Ortega et de sa femme Rosario Murillo.

Le couple, qui dirige le pays d’une main de fer, refuse de reconnaître que le virus gagne du terrain alors que plusieurs épidémiologistes évoquent l’évidence d’une transmission communautaire à grande échelle.

PHOTO INTI OCON, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le président du Nicaragua, Daniel Ortega, et sa femme Rosario Murillo refusent de reconnaître que le virus gagne du terrain au pays.

Le site Confidencial, très respecté, a révélé récemment que 1600 des 5000 tests pratiqués à ce jour dans un laboratoire étatique s’étaient avérés positifs alors que le régime ne reconnaît officiellement que 254 cas de contamination et 17 décès.

Des médias ont aussi évoqué les témoignages de familles de victimes de la COVID-19 qui dénoncent des « enterrements de nuit » forcés visant à cacher l’importance de la crise.

Rosario Murillo a affirmé que ces allégations étaient l’œuvre « d’extraterrestres ».

Triple crise au Brésil

Les démentis du couple présidentiel nicaraguayen trouvent écho dans l’attitude du président brésilien Jair Bolsonaro, qui persiste à nier la dangerosité du coronavirus alors que le nombre de victimes dans le pays ne cesse d’augmenter.

« On assiste à un déraillement de train en direct. La plus grande catastrophe de l’histoire du Brésil est en train de se produire », relève James Green, spécialiste du pays rattaché à l’Université Brown, qui évoque une triple crise — sanitaire, économique et politique.

Les actions du chef d’État, qui n’hésite pas à critiquer les mesures de distanciation physique imposées par les dirigeants régionaux sous prétexte de sauver des emplois, ont mené au départ de deux ministres de la Santé.

PHOTO ADRIANO MACHADO, ARCHIVES REUTERS

Le 17 mai, le chef de l’État brésilien, Jair Bolsonaro, a salué des centaines de ses partisans massés devant le siège de la présidence, à Brasilia, défiant la distanciation physique imposée pour lutter contre le coronavirus, qui a tué plus de 17 500 personnes dans le pays. 

Le pays se retrouve « sans leadership » sur le plan sanitaire alors qu’on recense officiellement plus de 260 000 cas de contamination et 17 500 morts, dit M. Green. Le Brésil a par ailleurs dépassé pour la première fois le cap des 1000 morts du coronavirus en un jour, avec 1179 décès enregistrés au cours des dernières 24 heures, a annoncé mardi soir le ministère de la Santé.

La crise est aggravée par les problèmes politiques du président, qui est accusé d’avoir voulu placer un proche à la tête de la police fédérale pour obtenir des informations privilégiées sur des enquêtes ciblant sa famille.

Les allégations à ce sujet lancées par l’ex-ministre de la Justice Sergio Moro, qui a démissionné à la fin d’avril, pourraient mener à terme à une procédure de destitution, relève l’analyste.

L’appui de l’armée lui demeure acquis pour l’heure, limitant la possibilité d’un tel scénario, mais les militaires « pourraient lâcher Bolsonaro » si la situation continue de se détériorer, prévient-il.

— Avec l’Agence France-Presse