Amal Azouz est à Montréal depuis quatre ans quand les manifestations se généralisent en Tunisie, il y a presque 10 ans jour pour jour. Ses parents et sa sœur, militants prodémocratie de longue date, sont de toutes les manifestations à Tunis et lui font entendre les sons de la révolution au téléphone.

Antoine Trussart Antoine Trussart
La Presse

Depuis Montréal, elle fait ce qu’elle peut pour aider ses compatriotes. « Les membres de notre famille et nos amis qui étaient dans la rue filmaient ce qui était en train d’arriver et nous envoyaient les vidéos. On créait des groupes sur Facebook et on leur donnait de la visibilité parce qu’on était plus protégés qu’eux », se souvient-elle.

Le 14 janvier, jour où culmine la révolution, elle écoute la rue crier « dégage, dégage ! » au président Ben Ali lorsqu’elle entend des cris de panique. Et puis plus rien. La police a chargé, la ligne est coupée.

PHOTO ZOHRA BENSEMRA, ARCHIVES REUTERS

Des manifestants réclamant le départ du président Ben Ali dans les rues de Tunis, le 14 janvier 2011.

Mme Azouz passe quelques heures angoissantes alors qu’elle n’a plus de nouvelles de sa famille. « Il faut se rappeler que c’était une dictature policière dangereuse. Avec les années, on l’a un peu oublié », note-t-elle.

Le lendemain matin, jour de son 21e anniversaire, elle apprend que sa famille est saine et sauve et que Zine el-Abidine Ben Ali, qui dirigeait le pays depuis 1987, a fui la Tunisie.

« Je suis sortie sur mon balcon à Côte-des-Neiges et j’ai crié “On est libres !” », raconte Mme Azouz.

Elle se souvient de ce moment comme celui où tout semblait possible et tous les espoirs étaient permis. C’était aussi un grand moment de rassemblement pour la diaspora.

PHOTO FOURNIE PAR AMAL AZOUZ

Amal Azouz, d’origine tunisienne, a vécu le Printemps arabe à Montréal, loin de sa famille restée en Tunisie.

Montréal était le poumon de la communauté. Les gens venaient de Trois-Rivières ou de Sherbrooke juste pour la manifestation du dimanche pour montrer leur soutien. Ça a fait du bien de se retrouver ensemble.

Amal Azouz

Dix ans plus tard, beaucoup reste à faire en Tunisie, selon Mme Azouz qui qualifie son pays d’origine de laboratoire pour le monde arabe. La révolution a permis de lever une chape de plomb qui pesait sur le pays. Les Tunisiens ont dû apprendre les périls de la démocratie et apprendre à cohabiter avec des gens qui ne partagent pas leur opinion politique.

« Je ne connaissais pas les Tunisiens, remarque-t-elle. Je connaissais ma bulle, mais je ne connaissais pas le reste parce qu’il n’avait pas le droit de s’exprimer. Je ne partage pas leur avis, mais il vaut mieux que ce soit ouvert et qu’on sache réellement ce que les gens pensent. »

Les échos rassembleurs du Hirak à Montréal

En 2011, l’Algérie ne suit pas l’exemple de sa voisine tunisienne. « L’Algérie regardait ce qui se passait, mais n’a pas vraiment bougé, sinon des petits sursauts », explique Amel Gherbi. Selon elle, c’est à cause de son histoire récente plus sanglante que le pays n’a pas connu de révolte à ce moment.

Huit ans plus tard, en février 2019, les Algériens de Montréal manifestent leur soutien à leurs compatriotes qui ont lancé le mouvement Hirak. Le soulèvement populaire vise à empêcher le président Abdelaziz Bouteflika, en poste depuis 1999, de se présenter pour une cinquième fois à l’élection présidentielle. Bouteflika est forcé de quitter son poste le 2 avril.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Des centaines de personnes ont manifesté à Montréal, le 3 mars 2019, contre la candidature du président algérien Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat.

Amel Gherbi, qui est arrivée à Montréal à 5 ans, en 1994, participe à l’organisation des manifestations hebdomadaires à Montréal. Le mouvement de 2019 a encouragé la diaspora algérienne à discuter davantage des enjeux politiques et à apprendre à mieux se connaître, selon elle.

La communauté était assez diffuse et pas très tricotée serré avant la révolution. Là, c’est le jour et la nuit. Avant, on ne parlait pas de ces choses-là, tandis que là, on a des dizaines de groupes sur les réseaux sociaux.

Amel Gherbi

La guerre civile qui divise les Syriens

Pour les Syriens établis à Montréal, la dernière décennie a été plus difficile alors que leur pays d’origine a sombré dans une guerre civile sanglante, qui semble toujours sans issue.

Sarwat Bashi était avocat en Syrie. Avec sa femme, il avait déjà déposé une demande d’immigration pour le Canada quand la guerre éclate en 2011. Après avoir vécu sous les bombes du régime Assad à Alep, il s’enfuit vers la Turquie où il vit un peu plus de deux ans. Il arrive finalement à Montréal en 2016.

« Je suis très chanceux d’être encore en vie. J’ai perdu beaucoup d’amis et de membres de familles là-bas », dit-il.

Même si la situation n’est pas toujours facile à Montréal, il est heureux d’y être en sécurité.

Selon Camille Otrakji, qui est arrivé à Montréal en 1982, la méfiance s’est installée dans la communauté syrienne depuis 10 ans. « Les deux côtés sont tellement convaincus de gagner que le dialogue est très difficile, poursuit-il. La première chose qu’un Syrien se demande quand il rencontre un autre Syrien c’est : “Est-il de mon côté ? Est-il mon ennemi ?” »

« La guerre civile a détruit les liens dans la communauté syrienne à Montréal. J’ai perdu la moitié de tous mes amis », constate M. Otrakji, qui soutient le régime de Bachar al-Assad. Il garde espoir que le conflit se termine rapidement.

Sarwat Bashi, lui, ne voit « rien de bon » dans l’avenir de la Syrie tant que Bachar al-Assad restera en poste. « On doit l’enlever du pouvoir », conclut-il.

Un autre grand changement dans la communauté syrienne de Montréal a été son expansion considérable. Alors qu’entre 2009 et 2013, le Québec a accueilli environ 1500 immigrants d’origine syrienne, ce chiffre est de plus de 15 000 de 2014 à 2018, la plupart d’entre eux des réfugiés. À la fin de 2017, le Québec comptait 11 251 réfugiés syriens.

Le nombre d’immigrants en provenance des pays d’Afrique du Nord (Égypte, Libye, Tunisie, Algérie, Maroc) a quant à lui beaucoup diminué, passant de 55 000 entre 2009 et 2013 à 35 000 de 2014 à 2018, selon les données du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration. Rappelons que le gouvernement Charest a baissé la proportion d’immigrants admissibles venant d’Afrique de 37 % à 31 % en 2011.