Dix ans après avoir vécu en première ligne le séisme en Haïti, notre chroniqueuse retourne sur les lieux de la tragédie.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Les cérémonies officielles, avec leurs protocoles, sont généralement des affaires assez plates à couvrir quand on est journaliste. À l’inverse, celle d’hier, pour les 10 ans du séisme en Haïti, annoncée à la dernière minute par le Bureau de communication de la présidence d’Haïti, a offert aux médias quelque chose qui en dit long sur l’atmosphère politique du pays.

Le président Jovenel Moïse, très impopulaire, devait déposer une gerbe de fleurs au Mémorial du 12 janvier, situé à Titanyen, à environ 40 minutes au nord de Port-au-Prince. À cet endroit, des milliers de corps ont été enterrés à la hâte il y a 10 ans, après le tremblement de terre. On n’avait pas le choix.

Pour s’y rendre, il faut passer par la route Cité-Soleil 9, zone chaude qui a connu des barricades et des épisodes de violence pendant le peyi lòk (pays bloqué), terme utilisé pour désigner la paralysie qu’a connue le pays pendant des manifestations qui ont duré des semaines l’automne dernier. Le genre de zone où, quand on voit de la fumée, on est soulagé quand il s’agit de fatra (des déchets) qui brûlent, plutôt que des pneus, signe de grabuge et d’émeutes.

PHOTO PIERRE MICHEL JEAN, COLLABORATION SPÉCIALE

Des militants du mouvement « Jenès men pwop » (Jeunesse mains propres), au Mémorial du 12 janvier

Mais, hier, on pouvait voir les forces de l’ordre tout le long du chemin vers le Mémorial. Sur place, les médias attendaient le président et les dignitaires (les ambassadeurs des États-Unis, de la France, du Canada, etc.), entourés de soldats armés jusqu’aux dents. C’était sur invitation seulement. Jovenel Moïse a déposé sa gerbe de fleurs, on a distribué des roses blanches aux dignitaires, qui, à tour de rôle, ont ajouté leur offrande florale aux morts, pendant que sonnait le thème solennel d’une trompette.

Puis, on a entendu une dizaine de manifestants scander des slogans. Un tout petit groupe, à côté du Mémorial.

Et je n’ai jamais vu des dignitaires se barrer aussi vite. Pour vrai, tout le monde a sauté dans son char et levé le camp en un temps record. 

Le Bureau de communication de la présidence avait offert aux médias un autobus pour les transporter qui est parti tellement rapidement qu’on a laissé derrière plusieurs journalistes qui ont dû demander des lifts à leurs collègues pour revenir.

Ce coup d’éclat d’une poignée de militants qui ont tassé les fleurs des dignitaires pour mettre les leurs – et causé cette fuite précipitée du président, pourtant entouré d’une grosse sécurité armée – nous vient de la « Jenès men pwop » (Jeunesse mains propres), mouvement dans lequel le populaire artiste Matyas est très actif.

Il explique pourquoi il est venu casser cette cérémonie que des amis haïtiens m’ont dit avoir été imposée à Jovenel Moïse, qui ne sort pas du périmètre du musée du Panthéon national haïtien (MUPANAH) habituellement pour ce genre d’évènement. 

« Nous revendiquions pour la mémoire de ces gens qui sont morts le 12 janvier par négligence de ce même type d’État, dit Matyas. Un président comme Jovenel Moïse ne peut pas s’arroger ce droit aujourd’hui. Pendant les années de son mandat, il n’a pas pensé à ces gens-là. Il ne peut pas venir cracher sur les dépouilles d’autant de gens, alors qu’il est complice du massacre de La Saline et de Carrefour-Feuilles. Sans compter la violence exercée dans les caisses de l’État. Ces gens-là ont gaspillé l’argent de PetroCaribe. Nous, la Jenès men pwop, avons jeté les fleurs de Jovenel Moise parce qu’elles ne symbolisent rien. Les gens qui ont perdu leurs parents ne demandent pas de fleurs ; ils demandent de meilleures conditions de vie. » 

Et Matyas invite aujourd’hui à manifester devant l’ambassade des États-Unis, « pour renvoyer cet État en mauvais état ».

Au MUPANAH, là où se poursuivaient les activités présidentielles du 12 janvier, Jovenel Moïse a dévoilé le grand gagnant entre les quatre finalistes du projet de reconstruction du Palais présidentiel, avant de livrer un discours sur l’importance du dialogue et de la solidarité. 

Ça a commencé un peu comme le résultat d’un concours – « And the winner is… » – avant de déboucher sur un discours officiel pour le 12 janvier que tout le monde attendait, dans lequel il a glissé que le peyi lòk avait peut-être causé plus de dommages que le séisme, ce que j’ai trouvé pas mal fort de café. 

« La violence nous a transformés, a-t-il dit. Ce peuple réputé bon est devenu méconnaissable, c’est pour cela que je ne cesse de prêcher le dialogue depuis mon ascension à la tête du pays. Les conséquences de longues périodes de troubles, d’instabilité politique et, en particulier, le phénomène peyi lòk et ses impacts inestimables ont certainement causé plus de dégâts dans notre économie, et fait plus de torts à notre société [sic], pour ne pas dire presque plus de tort que le tremblement de terre du 12 janvier 2010. »

***

De retour à l’appartement que j’ai loué à Port-au-Prince, pendant que j’essayais de comprendre ce spectacle matinal et ahurissant d’un pouvoir qui avait manifestement l’air apeuré par quelques militants ayant du front tout le tour de la tête, une petite cloche a sonné dans la ruelle. C’était celle d’un chany. Un cireur de chaussures ambulant. 

En ce 10e anniversaire du séisme, Emmanuel Joseph est descendu à pied des hauteurs de Kenscoff (et c’est très haut à Port-au-Prince) avec sa lourde boîte en bois de produits, alors qu’il a très mal au bras. Pour faire quelques gourdes afin de nourrir ses enfants, qui ont faim. 

Il me montre sa cicatrice du séisme. Un fil de fer qui lui a sectionné le bras ce jour où il a perdu son père, sa mère et sa sœur. Et il raconte que, chaque 12 janvier, sa blessure lui fait mal. « Aujourd’hui, c’est le 12. Aujourd’hui, ça me tire. »

Il avait 19 ans. Il doit de l’argent à l’hôpital. Il a besoin d’une pommade pour sa douleur et n’en a pas les moyens.

Les pauvres n’ont jamais eu droit à un psy dans ce pays. Ce traumatisme du 12 janvier que les gens vivent dans leur chair et dans leur esprit, car à peu près chaque Haïtien a perdu quelqu’un ce jour-là, se déroule intérieurement avec des séquelles qu’on ne peut que deviner et dont on ne mesure pas les conséquences sociales. 

Je lui demande ce qu’il pense de peyi lòk et, selon lui, c’est juste une perte de revenus quand, dans une bonne journée, il fait deux ou trois dollars. Mais il comprend la colère. Quant au président Jovenel Moïse, il n’a pas grand-chose à dire sur lui. « Je ne pense rien du président, je ne sais pas ce qu’il fait. Seul Dieu va arranger les choses. »