Notre journaliste a posé cinq questions au secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie, Abdou Diouf, qui était de passage à Montréal cette semaine.

Isabelle Hachey LA PRESSE

Q- La préoccupation actuelle, dans le monde, c'est la crise économique et financière. Au Sommet de Québec, en octobre 2008, la francophonie a exprimé son intention de jouer un rôle pour résoudre cette crise, ainsi que d'autres problèmes planétaires, comme la crise alimentaire et les changements climatiques. Votre organisation en a-t-elle vraiment les moyens?

 

R- Nous n'avons pas des milliards pour redresser les banques, ni pour créer un plan de relance, ni pour que l'aide au développement atteigne 7% du PIB des pays riches. Ce que nous avons, c'est notre magistrature d'influence, notre expertise et notre capacité de convaincre. Lors de la dernière réunion sur l'après-Kyoto à Poznan, par exemple, tous les ministres francophones se sont rencontrés pour échanger des idées et des pratiques. En vue des réunions de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), nous formons des petits pays à la négociation commerciale internationale. Voilà le genre de choses que nous pouvons faire.

Q- Qu'attendez-vous du sommet des leaders du G20, qui se tiendra le 2 avril à Londres?

R- J'ai rencontré il y a quelques semaines le président du Commonwealth, et nous sommes d'accord sur une chose: le sommet du G20 ne doit pas servir seulement à régler les problèmes des pays du Nord, mais doit servir les intérêts collectifs de l'humanité. Alors, Commonwealth, francophonie, même combat.

Q- Même combat peut-être, mais même pouvoir? Le Commonwealth n'est-il pas beaucoup plus puissant que la francophonie?

R- Le Commonwealth est notre grand frère. Il compte beaucoup plus d'États puissants. Nous avons la France, le Canada, la Suisse, la Belgique. Le Commonwealth a le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l'Inde et j'en passe. Ce n'est pas le même poids économique, c'est sûr. J'ai rencontré mardi le premier ministre Stephen Harper et je lui ai rappelé que la francophonie compte une grande part de pays moins avancés. À la réunion du G20, les États africains au sud du Sahara risquent d'être oubliés. Nous comptons essentiellement sur deux chefs d'État pour y défendre les intérêts des pays plus fragiles: M. Harper et Nicolas Sarkozy. Il se trouve que le Canada et la France sont les deux seuls pays de notre organisation qui soient membres du G20. Nous comptons sur eux pour défendre nos positions.

Q- On a souvent accusé la francophonie de n'émettre que des voeux pieux. Sous votre gouverne, l'organisation n'est-elle pas devenue plus militante, par exemple en suspendant les membres qui ne respectent pas les règles démocratiques?

R- Oui. Avant le Sommet du Québec, nous avons suspendu la Mauritanie. Depuis, nous avons suspendu la Guinée. J'ai convoqué une réunion du conseil permanent de la francophonie pour le 2 avril, et si nous sommes cohérents avec nos décisions antérieures, nous déciderons de suspendre Madagascar. Je crois qu'il vient d'y avoir un changement anticonstitutionnel à la tête de cet État.

Ces suspensions créent une certaine pression, d'autant que nous ne nous contentons pas de suspendre, mais nous exigeons un retour à une situation constitutionnelle normale. Nous n'acceptons pas de compromissions. Nous voulons vraiment que nos textes soient respectés.

Q- Malgré tout, la pertinence de la francophonie est parfois remise en question. Même au Québec, où la francophonie devrait susciter un attachement particulier, bien des gens ignorent à quoi ça sert, à quoi ça rime. Comment expliquez-vous cette indifférence?

R- Il faut juger l'arbre à ses fruits. Savez-vous combien de films la francophonie a aidé à réaliser depuis 1988? Environ un millier. Malgré nos moyens limités, nous sommes parmi les industries culturelles les plus florissantes du monde. Personne ne se pose la question de la pertinence du Commonwealth. Des pays qui partagent une langue veulent coopérer dans les domaines de la culture, de la paix, de l'État de droit, de l'économie, du développement durable, des nouvelles technologies. Comment peut-on remettre en cause la pertinence d'un tel projet? Nous sommes tout à fait légitimes, et nous menons des actions sur le terrain plus nombreuses que nos organisations soeurs. Peut-être que ce qui ne se sait pas n'existe pas. Peut-être aurions-nous intérêt à communiquer davantage.