Les attentats islamistes perpétrés samedi à New Delhi attisent une polémique en Inde sur les carences de la politique anti-terroriste de cette puissance économique émergente, frappée en moyenne tous les trois mois par des attentats.

Elizabeth Roche

«L'Inde peut-elle ou veut-elle empêcher de tels attentats et protéger ses citoyens ?», s'interroge Uday Bhaskar, ancien directeur de l'Institut d'analyses et d'études sur les questions de défense à New Delhi.

Pire, «dans un pays victime du terrorisme depuis des décennies, nous n'avons rien appris du passé», fustige K.P.S. Gill, ex-chef de la police de l'État du Pendjab (nord-ouest) et artisan de la répression d'une insurrection séparatiste des Sikhs dans les années 1990.

Les cinq attentats à la bombe qui ont fait 24 morts dans des quartiers commerçants et touristiques de la capitale ont été revendiqués «au nom d'Allah» par une organisation islamiste locale, les Moudjahidine indiens (MI).

Des portraits-robot ont été rendus publics et deux suspects identifiés étaient déjà recherchés pour seize attentats commis en juillet à Ahmedabad, dans l'État du Gujarat (ouest). Les mystérieux MI s'étaient déjà dits responsables d'attaques en mai à Jaïpur (État touristique du Rajasthan, nord-ouest) et d'attentats coordonnés en novembre 2007 dans trois villes de l'Uttar Pradesh (nord).

Plus de 150 personnes ont ainsi perdu la vie en moins d'un an.

Depuis quatre ans, l'Inde est le théâtre d'un attentat tous les trois mois. Avec 3.700 morts entre janvier 2004 et mars 2007, c'est même le pays le plus meurtri au monde par le terrorisme, à l'exception de l'Irak, selon des chiffres du gouvernement américain datant de l'été 2007.

Ces statistiques ne tiennent toutefois pas compte de la vague d'attentats au Pakistan qui a fait environ 1200 morts depuis plus d'un an.

«Nous sommes en guerre!», prévenait cette semaine le journal Times of India, exigeant la mise sur pied d'une «stratégie nationale anti-terroriste» inspirée des modèles américain, britannique, français ou espagnol.

Dès son arrivée au pouvoir en mai 2004, le parti du Congrès (centre gauche) avait abrogé une législation anti-terroriste adoptée par le gouvernement précédent du parti nationaliste hindou (BJP, droite) après les attentats du 11 septembre 2001. Le premier ministre Manmohan Singh redoutait que la police ait recours à ces lois d'exception pour de simples affaires de droit commun.

Aujourd'hui, les forces de sécurité et de renseignement en Inde manquent de ressources pour prévenir tout attentat en milieu urbain, relèvent des experts.

Certes, la sécurité est draconienne dans les aéroports, mais La Presse se gausse de la faiblesse des équipements (télé-surveillance, détecteurs de métaux...) dans les gares, hôtels, restaurants, magasins et lieux de culte.

Et puis jusqu'à récemment, les autorités mettaient chaque attentat sur le compte d'«organisations terroristes islamistes» venues du Pakistan ou du Bangladesh voisins, deux pays musulmans nés de la partition de l'Empire britannique des Indes d'août 1947 et de l'indépendance en 1971 de l'ex-Pakistan oriental rebaptisé Bangladesh.

Dorénavant, des responsables indiens et occidentaux reconnaissent que la 10e puissance économique mondiale est confrontée à un «terrorisme islamiste local».

Nigel Inkster, de l'Institut international pour les études stratégiques à Londres, confirme que «de plus en plus d'attentats terroristes islamistes sont perpétrés par des groupes indiens, même si ils sont planifiés et soutenus depuis l'étranger».

Cette «irruption d'un terrorisme local pose une grave menace sociale», prévient M. Bhaskar, dans une «Inde gigantesque, complexe et diverse culturellement, religieusement, socialement», peuplée de 1,1 milliard d'âmes --dont 80% d'hindous et 14% de musulmans-- à l'histoire jalonnée de violences inter-religieuses.