Anaïs Favron s’est assise trois fois dans le siège du « fou du roi » laissé vacant en février par Dany Turcotte à Tout le monde en parle. Elle est la seule femme à avoir tenu ce rôle jusqu’à présent. Dimanche dernier, elle a été prise à partie violemment par des fans de Maripier Morin sur les réseaux sociaux, pour ses interventions à l’émission de Radio-Canada. Retour sur des débuts mouvementés.

Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Marc Cassivi (M. C.) : Je voulais te parler de ton expérience à Tout le monde en parle de façon générale, mais en commençant par la déferlante de haine que tu as reçue cette semaine. C’était prévu que tu serais là dimanche ?

Anaïs Favron (A. F.) : Oui ! La première fois que j’y suis allée, je l’ai su trois semaines à l’avance, pour bien me préparer. J’ai vu avec Guy et Guillaume Lespérance [le producteur de l’émission] ce qu’ils souhaitaient, jusqu’où je pouvais aller. Cette fois-ci, on m’a contactée dix jours à l’avance, je pense.

M. C. : Donc, c’est un hasard si tu t’es retrouvée sur le plateau en même temps que Maripier Morin…

A. F. : C’est drôle parce que les semaines où je n’étais pas là, ç’aurait peut-être pris une fille pour certains sujets, alors que les semaines où j’ai été là, il n’y avait pas de sujet « féminin ». On ne le sait jamais d’avance. Guy m’a averti samedi que Maripier Morin serait là, parce que c’était le sujet dont tout le monde parlait. J’ai eu le temps de me faire une tête. Maripier, j’ai travaillé avec elle comme animatrice et je l’ai beaucoup appréciée, sans être au courant de tout ce qu’on lui reproche. En lisant [le reportage de Marissa Groguhé dans La Presse, samedi dernier], j’ai été particulièrement heurtée par les propos racistes. Je ne voulais ni la défendre ni l’accuser. Ce n’est pas mon rôle. Et s’il y avait eu une ou des victimes sur le plateau, mon rôle aurait été différent. Mais en leur absence, je trouvais qu’il manquait quelqu’un, donc c’est ce qui a guidé mes interventions pour nourrir le dialogue.

M. C. : Beaucoup de spectateurs ont apprécié que tu poses des questions au nom des victimes en quelque sorte. Pour que ces voix, trop souvent oubliées, soient entendues…

A. F. : C’est ce que j’avais en tête. Je suis allée voir Maripier dans sa loge avant l’émission, pour prendre de ses nouvelles. Parce que je la connais un peu et qu’on est deux filles du Bas-du-Fleuve avec de grandes gueules, qui ont un sens de l’humour parfois déplacé. Je lui ai dit que si j’avais été son amie proche, je lui aurais conseillé de ne pas aller à Tout le monde en parle ! Je lui aurais suggéré de faire autre chose pendant un an, dans un autre domaine, et de revenir tranquillement. Je pense que c’est comme ça que ça aurait passé le mieux. Mais elle a son entourage, ses idées, et je respecte ses choix. Je l’ai avertie que je prendrais le parti des victimes, et elle le comprenait très bien. J’ai trouvé que l’entrevue était très correcte.

M. C. : Tu as été d’autant plus surprise par la violence des commentaires que tes interventions ont suscitée ?

A. F. : Ça dépasse l’entendement. Je me suis fait suggérer de m’enlever la vie parce que j’étais trop jalouse de Maripier Morin !

M. C. : Chaque fois qu’on écrit sur cette affaire, il y a énormément de gens qui réduisent ça à la jalousie. C’est désolant.

J’ai été embauchée pour ce rôle-là. Je prends la place que je pense devoir prendre. Il y a des fans de Maripier Morin qui m’ont écrit pour me dire qu’ils trouvaient que j’avais été très correcte avec elle. C’est ce que j’essayais de faire. Mais il y en a plusieurs aussi qui m’ont trouvée méprisante. J’ai reçu cinq menaces de mort ! Dont une d’un homme qui nommait mon quartier.

Anaïs Favron

M. C. : Tu savais que la critique et les insultes venaient avec la job. Mais pas des menaces de mort…

A. F. : Les deux premières fois que j’étais à l’émission, évidemment, j’ai reçu bien des critiques. Mes blagues offusquaient tant qu’elles faisaient rire, ce qui, pour moi, est un signe de réussite. Et je pense que les autres qui l’ont fait, comme mon ami Alexandre Barrette, ont suscité le même genre de commentaires. Mais cette semaine, c’était autre chose.

M. C. : Est-ce que l’intensité de la haine t’a fait remettre en question ta participation à l’émission ? As-tu, comme Dany Turcotte, pensé que ça n’en valait pas la peine ?

A. F. : C’est sûr ! [Rires] J’ai commencé l’émission avec une joke sur les complotistes. Les complotistes ont répondu, évidemment. Je m’y attendais. Je sais qu’on vit un moment où les gens sont à cran. Mais ce n’était rien comparé à l’intensité des fans de Maripier Morin. Ils m’ont complètement fait oublier les complotistes. Ça va beaucoup trop loin. Si je suis obligée d’avoir de la protection policière ou de déménager parce que j’ai posé des questions à une animatrice de télé, c’est sûr que ça ne me tente pas.

M. C. : C’est assez incroyable. Ce serait dommage que tu ne poursuives pas ta collaboration parce qu’une présence féminine, comme tu l’as dit à la blague dimanche, ne fait pas de tort à Tout le monde en parle.

A. F. : C’est vrai et je le pense. À l’émission, parfois il y a des sujets qui sont trop délicats pour qu’un gars ose les aborder. Une fille peut parler à une fille un peu plus, même si une fille a deux fois plus de risques de se faire ramasser qu’un gars, peu importe les circonstances. La plupart des trolls et des haters sur mes réseaux sociaux sont des femmes retraitées, qui ont des enfants et des petits-enfants et qui, le soir, sentent le besoin de dire à d’autres filles qu’elles sont grosses et laides. Et je ne suis pas la seule. Ce sont souvent les mêmes qui passent leurs soirées à insulter les femmes à la télé. Il y a de la détresse et parfois de la maladie mentale là-dedans, mais il reste que c’est plus dur pour une fille de parler.

M. C. : Quand on t’a proposé de remplacer Dany, tu as hésité ou tu as dit oui tout de suite ?

A. F. : J’ai dit oui tout de suite. Rencontrer des gens et faire des entrevues en direct avec Guy, qui est un gars pertinent et drôle que j’adore, ça me parlait beaucoup. Et je pensais naïvement que ce serait moins pire pour moi que pour Dany, parce qu’il a beaucoup souffert d’homophobie. Je ne pensais pas qu’il y aurait tant de commentaires misogynes.

M. C. : Avec le recul, est-ce que tu regrettes d’avoir dit oui ? Je comprends que tu ne reçois pas des menaces de mort chaque semaine, mais quand même…

A. F. : Ça dépend des jours ! La vérité, c’est que je reçois beaucoup plus de commentaires positifs que négatifs. Mais ce que je retiens cette semaine, c’est que j’ai peur de la misogynie.

M. C. : Y a-t-il des projets à long terme pour toi à l’émission ?

A. F. : Je ne pose aucune question ! Quand on m’a approchée, c’était pour une rotation. Si on m’avait demandé de remplacer Dany à temps plein, je ne sais pas ce que j’aurais répondu. Après la première semaine, comme il y avait plein de gens qui avaient été fâchés de ma présence, je trouvais ça drôle d’y retourner. Les deux premières semaines, je les ai trouvées très correctes. Mais cette semaine, ça dépasse l’entendement. Les gens sont tellement à fleur de peau. J’ai signalé deux messages à la police.

M. C. : Je te connais un peu et je sais que ton humour peut être très grinçant. Comment tu trouves l’équilibre entre ce que tu peux ou pas te permettre dans une émission comme Tout le monde en parle, devant un million de personnes, où tout peut être retenu contre toi ?

A. F. : Je ne sais pas ! [Rires] Pourquoi j’ai accepté de faire ça ? Je te dirais que c’est sans doute l’une de mes plus grandes qualités : l’insouciance ! Si tu analyses tous les dangers avant de faire quelque chose, tu ne feras jamais rien.