Les cas d’enfants exploités sexuellement sur l’internet ont atteint un sommet avec le confinement. Nos journalistes poursuivent leur enquête sur cette autre épidémie.

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Au Québec, quand des jeunes sont victimes d’exploitation sexuelle sur l’internet, la DPJ est appelée. Durant un mois, l’automne dernier, La Presse a suivi l’équipe de la DPJ à Montréal qui intervient en premier lorsque l’horreur frappe.

Alice, le bébé qui n’existe nulle part

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

L’intervenante Émilie Lainesse, l’un des 21 « pompiers de la DPJ »

« Celui-là, je vais le sauver. »

Émilie Lainesse vient d’apprendre que Daphnée* est enceinte à nouveau. L’intervenante de la DPJ débarque en trombe dans le bureau de sa patronne pour réclamer de s’occuper du dossier.

Nous sommes en novembre. Depuis deux ans, l’image du premier bébé de Daphnée, le regard vide, les parties génitales meurtries, hante l’intervenante, elle-même mère de famille.

« Quand on l’a trouvée, cette enfant-là, elle n’existait pas dans la société. La mère n’avait pas déclaré sa naissance. C’était un objet sexuel », raconte Mme Lainesse.

La petite – appelons-la Alice – avait presque 2 ans lorsque les autorités ont été alertées en 2018.

Le mal était fait.

Aujourd’hui, à 4 ans, Alice souffre d’un grave trouble de l’attachement. Ses retards de développement sont insurmontables.

« Ce qui excite cette maman, ce sont les 0-5 ans », nous explique l’intervenante de la DPJ en sortant d’un de ses tiroirs le dossier d’Alice, un document aussi épais qu’un dictionnaire.

Émilie Lainesse fait partie de l’équipe Évaluation-orientation abus physiques et sexuels du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Tous les cas d’enfants victimes d’agressions – ou à risque d’abus – qui surviennent dans les milieux francophones ou allophones de la métropole atterrissent sur ses bureaux.

Ces « pompiers de la DPJ » débarquent en pleine crise. Ils sont 21. Ils sont appelés quand un ado vient de faire une tentative de suicide après avoir été leurré par un abuseur sur l’internet. Ou encore quand un parent est arrêté en possession de pornographie juvénile – ou pire – lorsqu’il a utilisé son enfant pour combler sa déviance. Ce sont eux qui décident si leur cas doit tomber sous le coup de la loi et qui font une divulgation policière le cas échéant.

Dans le cas de Daphnée, l’histoire a débuté en 2018, alors qu’une « photo de première génération » est découverte dans l’ordinateur d’un homme arrêté en possession de pornographie juvénile.

La photo montrait un nouveau-né – complètement nu – couché sur le dos sur une couverture. Elle avait été classée dans le même fichier que des vidéos de porno mettant en scène Daphnée.

Cet homme vivait à l’autre bout du Canada. À l’époque, les enquêteurs spécialisés ignoraient tout de ce bébé. Le poupon ne figurait nulle part dans les banques d’images de la police. D’où le terme « première génération ». Ils ont donc mis toute la gomme pour le retrouver, craignant qu’il ne soit en danger immédiat.

Les policiers ont d’abord retracé Daphnée à Montréal et trouvé du même coup l’identité du bébé sur la photo.

Il s’agissait d’Alice – son propre bébé – qui avait alors presque 2 ans.

Et autre découverte : la jeune maman était sur le point de donner naissance à un deuxième enfant.

« Au départ, les soupçons n’étaient pas dirigés sur Maman. Une femme abuseur, c’est plus rare », raconte l’intervenante de la DPJ.

À l’époque, Daphnée niait – et nie toujours – que le poupon sur la photo est le sien. Elle a envoyé les policiers et la DPJ sur de fausses pistes, se dépeignant comme une victime du cyberprédateur.

Émilie Lainesse n’oubliera jamais le jour où elle est allée retirer Alice du foyer familial. À presque 2 ans, la petite marchait à peine. Elle ne babillait même pas.

L’intervenante l’avait installée dans un siège de bébé à l’arrière de sa voiture. Elle ne pleurait pas. Une fois sur la route, « je n’arrêtais pas de jeter des regards dans mon rétroviseur, se souvient-elle. Je pensais qu’elle était morte tellement son regard était vide. »

Quand l’intervenante a changé sa couche souillée, elle a découvert des parties génitales gravement meurtries.

Dans sa famille d’accueil temporaire, Alice montait par-dessus les autres enfants et mimait des gestes sexuels comme de se coller couche contre la couche.

La négligence était évidente. Mais pour l’abus sexuel – provenant d’une mère –, c’était plus difficile à prouver. Ainsi, au départ, la mère a eu droit à des visites supervisées auprès de sa fille.

Cela a pris plusieurs semaines à la police pour analyser les conversations électroniques entre Daphnée et l’homme arrêté. Dans ces échanges, Daphnée demandait au cyberprédateur de lui trouver des images de jeunes enfants qui se font frapper les parties intimes.

Entre-temps, Daphnée a donné naissance à son second enfant.

Dès que l’intervenante de la DPJ a obtenu la preuve de la police, elle a été envahie d’un grand sentiment d’urgence. Elle s’est rendue au tribunal pour demander un interdit de contact entre la mère et ses deux enfants, dont le nouveau-né.

L’avocat de la mère a émis des réserves.

Il a fallu que je dise : “Si c’était un homme, on n’aurait pas ce débat-là présentement. Pourquoi on le fait avec une femme ? Elle est aussi dangereuse qu’un abuseur homme.”

Émilie Lainesse, intervenante de la DPJ

La maman a passé quelques mois à peine en prison pour les infractions liées à la pornographie juvénile. Elle n’a pas été condamnée pour avoir agressé sexuellement Alice. Manque de preuves.

Elle a officiellement perdu la garde de ses deux enfants. Mais l’histoire ne se termine pas ici.

Alors qu’elle était encore en maison de transition, Daphnée est tombée enceinte à nouveau.

Aucuns remords

Nous sommes de retour dans les bureaux des « pompiers de la DPJ » en novembre dernier.

Le troisième enfant de Daphnée vient de naître. Nouveau bébé, nouveau signalement aux motifs de risque d’agressions sexuelles, de sévices et de négligence.

Il lui est retiré à l’hôpital. Elle a un an pour prouver qu’elle a changé.

Chaque fois, il faut refaire l’évaluation, car la maman a peut-être cheminé dans sa reconnaissance de sa problématique sexuelle.

Émilie Lainesse, intervenante de la DPJ

Il faut aussi évaluer les capacités du père, qui n’est jamais le même.

L’intervenante de la DPJ réalise vite que la mère est toujours « dans les mêmes patterns ». Elle n’éprouve pas de remords.

Son nouveau conjoint et elle veulent se battre en cour pour conserver la garde du nouveau-né. Elle jure qu’elle a « beaucoup cheminé ». Il affirme que « son passé lui appartient ».

Or, le couple fait faux bond à l’intervenante qui doit visiter leur logement en plus de rater un rendez-nous au tribunal.

L’intervenante de la DPJ insiste pour les rencontrer en personne et leur expliquer ses recommandations. Elle compte demander un placement en famille d’accueil pour la prochaine année pour le bébé.

Le couple prétend alors avoir la COVID-19, mais refuse d’aller passer le test. L’intervenante organise une rencontre sur Zoom : le couple se défile à nouveau en prétextant des ennuis de connexion internet.

« Je pense qu’ils ne veulent pas me voir », lâche l’intervenante.

Elle pourrait avoir d’autres enfants

Dans la prochaine année, s’ils veulent avoir une chance de récupérer le bébé, la mère devra d’abord travailler sur sa problématique sexuelle, explique l’intervenante. Et le père doit reconnaître le potentiel de dangerosité de sa conjointe. Car, pour l’instant, il n’est « pas du tout inquiet ».

Au téléphone, le père ne dit rien. Daphnée, elle, répète qu’elle « n’est pas parfaite », mais qu’elle fait « des efforts ». La preuve : lors de ses deux premières grossesses, elle prenait des drogues dures alors que lors de la dernière, elle consommait « seulement » du pot (le dernier bébé est né en état de sevrage, du THC dans le sang).

L’intervenante utilise un vocabulaire simple : « On n’est pas du même avis. C’est correct. On va devoir retourner devant un juge. »

Daphnée est jeune. Elle pourrait avoir d’autres enfants.

Maman a tendance à choisir le même pattern d’hommes. Des hommes isolés, toujours devant leur ordinateur, qui tombent sur une femme avec une sexualité atypique. Tous des hommes fous amoureux d’elle, qu’elle rencontre sur les réseaux sociaux. Elle tombe rapidement enceinte et la relation se termine hâtivement.

Émilie Lainesse, intervenante de la DPJ

Et si Daphnée tombait enceinte dans une autre ville ? Un drapeau rouge se lèvera-t-il ? « Si on apprend qu’elle est enceinte, nous avons un protocole qui nous permet d’aviser la DPJ et les hôpitaux de la région où elle a déménagé, explique l’intervenante de la DPJ. Mais si personne ne nous avertit de sa grossesse, il faut espérer que quelqu’un dans cette ville perçoive le risque et fasse un signalement. »

Les autorités ignorent si les images d’Alice circulent toujours dans les réseaux de pédophiles sur l’internet. Mais chose certaine, elles sont imprimées à vie dans la tête de l’intervenante de la DPJ.

« Ce sont des bébés. Ils ne peuvent pas parler pour demander de l’aide. Ça vient me chercher », dit celle qui fait ce travail depuis cinq ans.

La chute de Rose

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Rose, 12 ans, est rencontrée par une policière pour parler d’échanges « dangereux » que la jeune fille a sur les réseaux sociaux avec des hommes adultes.

« Aucun parent n’est prêt à vivre cela. »

Geneviève* est désespérée. Sa fille de 12 ans, Rose*, échange avec des inconnus sur les réseaux sociaux. Des hommes qui ont – au moins – le double de son âge.

La maman assiste – impuissante – à la chute de sa fille aspirée par ce que l’internet a de plus sombre à offrir. Depuis un an, elle a elle-même signalé deux fois son enfant à la DPJ.

En vain.

Son cas ne tombe pas sous le coup de la loi.

L’histoire de Rose est celle d’une enfant que le « système » est en train d’échapper.

Une cible parfaite pour les prédateurs qui pullulent sur le web. Si elle glisse entre les mailles du filet social, ils la coinceront, eux, dans leur toile.

Nous sommes en novembre dernier, dans les bureaux de l’équipe Évaluation-orientation abus physiques et sexuels de la DPJ à Montréal. Une vingtaine d’intervenants traitent ici tous les cas d’enfants victimes d’agressions – ou à risque d’agressions – qui surviennent dans les milieux francophones ou allophones de la métropole.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

L’intervenante Isabelle Negri-Corbeil s'entretient avec Geneviève. Pour la DPJ, Geneviève est une mère « protégeante ».

L’intervenante Isabelle Negri-Corbeil réconforte Geneviève du mieux qu’elle peut. Aux yeux de la DPJ, elle est une maman adéquate, « protégeante ».

Et c’est justement parce que Geneviève est une bonne maman que la DPJ ne peut pas faire grand-chose de plus dans le dossier de Rose. À moins que la situation ne se détériore davantage.

La DPJ est entrée dans la vie de Rose pour la première fois lorsque la petite avait 4 ans. L’enfant s’était inséré une poupée dans le vagin. Questionnée par sa mère, elle a répondu qu’elle « jouait comme papa ».

Les parents sont séparés. La maman a signalé le père aux autorités, le soupçonnant d’avoir abusé de la petite. Rose n’a pas répété aux enquêteurs ce qu’elle avait dit à sa mère. Le père n’a jamais été accusé. Il a conservé ses droits de voir sa fille.

À 7 ans : second signalement. L’enfant joue à des jeux sexuels avec une voisine. La maman paiera de sa poche des consultations avec un pédopsychiatre au privé, car l’attente est trop longue dans le réseau public.

Puis il y a un an, en janvier 2020, la maman fouille dans le cellulaire de Rose pour découvrir qu’elle regarde des vidéos pornographiques. Il y a beaucoup de scènes de bestialité. La mère a l’impression qu’il s’agit de porno juvénile. Elle appelle la DPJ à l’aide encore une fois.

C’est à ce moment-là que l’intervenante Isabelle Negri-Corbeil hérite du dossier. Elle doit décider si la sécurité et le développement de l’enfant sont compromis. Elle travaille en équipe avec la police afin d’éviter à l’enfant de répéter son histoire plusieurs fois.

Après avoir rencontré Rose, qui a alors 11 ans, l’intervenante de la DPJ comprend que la petite écoute de la porno pour « calmer son anxiété ». Le contenu est pornographique, certes, mais la police ne croit pas qu’on est en présence d’images d’agressions sexuelles impliquant des enfants.

C’est à partir d’ici que les trous apparaissent dans le filet social. L’intervenante de la DPJ fait une demande pour que la petite reçoive des services au Centre Marie-Vincent qui est spécialisé dans le traitement des jeunes victimes de violences sexuelles. Or, le Centre a une liste d’attente de près de deux ans.

Donc, pas d’aide de Marie-Vincent avant longtemps.

L’intervenante de la DPJ s’est aussi alliée avec la psychoéducatrice de l’école primaire de Rose pour tenter d’obtenir des services. Elles ont fait des demandes pour que la jeune soit vue en pédopsychiatrie et qu’elle obtienne des services d’un psychologue au CLSC.

Cela a pris 10 mois et un second signalement à la DPJ pour que Rose reçoive enfin un suivi au CLSC.

Entre-temps, la petite a poursuivi sa chute.

L’ado est maintenant en première secondaire et elle a des idées suicidaires.

Après l’épisode des vidéos de bestialité dans le cellulaire, sa maman lui a confisqué son appareil. Or, Rose a beaucoup insisté pour en avoir un autre, si bien que son père a cédé.

Sa mère, placée devant le fait accompli, a imposé des règles strictes.

Des règles que l’ado a contournées avec une facilité déconcertante. Rose s’est mise à télécharger ses applications favorites chaque matin une fois passé le pas de la porte. Et à les effacer avant de rentrer à la maison le soir.

Un jour, Rose a oublié d’effacer Instagram sur son téléphone. Geneviève a découvert la nature des échanges. Des hommes la complimentaient sur son apparence. L’un lui a envoyé la photo de son pénis. Un autre lui vantait sa consommation de crack et l’invitait à en consommer avec lui.

La maman s’est littéralement effondrée. C’est à ce moment-là qu’elle s’est tournée à nouveau vers la DPJ. La police a aussi interrogé la petite pour la seconde fois en un an.

Le contraste entre les deux interrogatoires de police est frappant. Dans le premier, mené en janvier, Rose est souriante. La policière la met à l’aise. Elle répond du mieux qu’elle peut aux questions. L’enfant explique qu’elle est tombée sur de la bestialité en googlant le mot « sexe ».

Dix mois plus tard, Rose s’assoit devant la même policière en évitant de la regarder dans les yeux. L’enquêtrice fait tout pour la mettre à l’aise. « J’ai vérifié les conversations que ta maman trouvait dangereuses pour toi », lui dit la policière sur un ton bienveillant.

Mais cette fois-ci, l’enfant offre des réponses expéditives. Elle n’a manifestement pas envie d’être là. Elle n’a pas donné accès à la police à tous ses comptes (car elle en possède plusieurs).

La jeune fille conserve son manteau durant l’entrevue ; les mains dans les poches. Ses longs cheveux lui couvrent en grande partie le visage et elle ne fait rien pour les dégager. Elle jure qu’elle a envoyé seulement deux photos d’elle à un inconnu. L’une de son visage et l’autre du bas de son corps, dit-elle en pointant ses jambes.

La policière prend le temps de lui expliquer les dangers d’envoyer des photos intimes à des inconnus. Rose n’affiche aucune réaction particulière. Elle se contente de hocher de la tête.

Aujourd’hui, l’intervenante de la DPJ rencontre la maman pour lui expliquer la suite des choses. La police va tenter de retracer l’homme qui a envoyé des images de son sexe à Rose. Mais comme la mère est « protégeante » et qu’elle a toujours collaboré avec les autorités, la DPJ ne va pas rester dans la vie de Rose.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Geneviève, la mère de Rose, est désespérée face à la situation dans laquelle se trouve sa fille.

« J’appréhende la suite. Elle a juste 12 ans. C’est quoi, l’année prochaine, je vais être grand-mère ? », demande la mère de 35 ans à l’intervenante de la DPJ en essuyant ses larmes.

Le désarroi de Geneviève est palpable. Elle sait que sa fille se dirige vers un mur si elle ne reçoit pas d’aide. La maman a elle-même travaillé comme intervenante en centre jeunesse auprès de jeunes délinquantes.

« Je ne veux pas qu’elle se retrouve comme les autres petites filles que j’ai vues là-bas », lâche-t-elle. Ces « autres petites filles » ont atterri dans un milieu de garde fermé après avoir été exploitées dans un réseau de prostitution juvénile : brisées, violées, l’estime d’elles-mêmes à zéro.

L’intervenante partage les mêmes inquiétudes. Elle encourage la maman à éduquer sa fille sur les dangers des réseaux sociaux.

J’ai besoin d’aide. Ça ne passe pas quand j’essaie de l’éduquer là-dessus.

Geneviève, mère de Rose, 12 ans

L’intervenante de la DPJ raccompagne Geneviève à la porte de son bureau avec la triste conviction qu’elle reverra sa fille Rose d’ici ses 18 ans.

« Ça lui prend un suivi psychologique pour lui trouver des outils autres que la pornographie pour apaiser son anxiété », dit-elle à la maman.

L’aide se fait attendre.

*Les prénoms des enfants et des parents, ainsi que certains détails de leur histoire, ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des enfants, comme le prescrit la Loi sur la protection de la jeunesse.

Pour plus d’information ou pour demander de l’aide

marie-vincent.org

cyberaide.ca

La Ligne Parents : 1 800 361-5085

Le réseau des CAVAC : cavac.qc.ca ou 1 866 532-2822

La ligne-ressource provinciale pour les victimes d’agression sexuelle : 1 888 933-9007