Déchaînement de violences à Kiev

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Née en novembre de la volte-face du pouvoir, qui a renoncé à un rapprochement avec l'UE pour signer un accord avec Moscou, la contestation ukrainienne s'est depuis muée en révolte contre le président Ianoukovitch. Une crise qui plonge l'Ukraine au bord de la guerre civile, alors que les affrontements entre opposants et forces de l'ordre ont fait des dizaines de morts et des centaines de blessés. »

Thibauld MALTERRE, Olga NEDBAEVA
Agence France-Presse
Kiev, Ukraine

La violence s'est déchaînée jeudi en Ukraine avec au moins 60 morts à Kiev, selon l'opposition, alors que les efforts de trois ministres européens pour imposer un compromis restaient vains pour le moment.

Plus de 70 manifestants ont été tués jeudi par balle dans le centre de Kiev, a indiqué à l'AFP le responsable des services médicaux de l'opposition Sviatoslav Khanenko.

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«Il n'y a pas d'accord pour l'instant», les négociations sont «très difficiles», a indiqué l'entourage du chef de la diplomatie française Laurent Fabius à l'issue de pourparlers en compagnie de ses homologues allemands Frank-Walter Steinmeier et polonais Radoslaw Sikorski avec le président Viktor Ianoukovitch et les leaders de l'opposition au cours de l'après-midi.

Le bilan était de 75 morts depuis mardi, a annoncé jeudi soir le ministère de la Santé, revoyant en hausse un précédent décompte de 67 victimes. Des journalistes de l'AFP ont vu 25 corps jeudi.

Le ministère de l'Intérieur avait précédemment fait état de 3 policiers tués jeudi, qui s'ajoutent aux 10 hommes tués les deux jours précédents. À Lviv (ouest), les corps de deux policiers antiémeute ont été retrouvés jeudi dans une caserne brûlée, ont annoncé les autorités locales.

Armés de bâtons, boulons, pavés, mais aussi de cocktails Molotov des centaines de manifestants radicaux, le plus souvent casqués et équipés de boucliers ont affronté les forces antiémeute Berkout, qui ont répliqué avec des balles en caoutchouc, grenades lacrymogènes, mais aussi à la kalachnikov, selon des témoignages.

En fin d'après-midi, les affrontements avaient cessé, et des manifestants pouvaient être vus renforçant les barricades du centre-ville, charriant de la nourriture, des planches, des pneus et des bouteilles vides destinées à être transformées en cocktails Molotov.

Des images tournées par un média ukrainien ont montré des hommes, apparemment membres des forces de sécurité, dont l'un d'eux ouvre le feu avec un fusil d'assaut Kalachnikov sur une cible non identifiée, dans le centre de Kiev.

«Les manifestants ont été tués de manière très professionnelle par des snipers qui ont visé au coeur, au cerveau ou à la carotide», a affirmé un médecin, Olga Bogomolets, interrogée sur la chaîne privée Kanal 5.

«Scénario réel»

«Le pire scénario que l'on craignait, c'est-à-dire le scénario d'une guerre civile, est malheureusement très réel», a déclaré le premier ministre polonais Donald Tusk.

«Il a été convenu avec Ianoukovitch qu'il est prêt à tenir des élections présidentielles et parlementaires, prêt à créer un gouvernement d'unité nationale dans les dix prochains jours et à changer la constitution d'ici l'été», a-t-il ajouté sans dissimuler son scepticisme. «Nos expériences nous disent que les engagements entrepris par l'administration ukrainienne sont rarement tenus», a-t-il toutefois souligné.

Les trois ministres européens, demeurés à Kiev, ont entamé un nouvel entretien en soirée avec le président Ianoukovitch et les dirigeants de l'opposition.

De leur côté, les ministres européens des Affaires étrangères, réunis à Bruxelles, ont accru la pression en décidant de priver de visas et de geler les avoirs de responsables ukrainiens.

Des discussions se sont également tenues entre la chancelière allemande Angela Merkel, le président américain Barack Obama et le président russe Vladimir Poutine. Tous trois sont «d'accord pour dire qu'il (faut) trouver une solution politique à la crise en Ukraine le plus rapidement possible et que le bain de sang devait cesser», a indiqué le gouvernement allemand.

La Maison-Blanche s'est dite «scandalisée» par les tirs des forces de l'ordre contre les manifestants en Ukraine, et a une nouvelle fois exhorté le président Viktor Ianoukovitch à retirer les policiers du centre de la capitale.

Alors que les experts s'accordent à dire que la Russie est incontournable pour une sortie de crise, Moscou reste pour le moment sur une position très ferme, le chef du gouvernement, Dmitri Medvedev, ayant expliqué que son pays ne coopérerait qu'avec un pouvoir sur lequel on ne «s'essuie pas les pieds».

Le Kremlin, a indiqué dans l'après-midi avoir dépêché son représentant, le délégué aux droits de l'homme et ancien diplomate Vladimir Loukine, à la demande de la présidence ukrainienne, pour participer à une médiation avec l'opposition.

Plus tôt dans la journée, le siège du gouvernement, non loin de la place de l'Indépendance, avait été entièrement évacué. Le maire de Kiev a annoncé qu'il quittait le parti au pouvoir pour protester contre le «bain de sang». Douze députés du parti de M. Ianoukovitch ont annoncé jeudi soir avoir claqué la porte de sa formation, le Parti des régions, pour protester contre les violences.

Le Parlement qui a pour la première fois réussi à former une majorité anti-Ianoukovitch a voté dans la soirée une résolution revenant sur les mesures anti-terroristes annoncées la veille par les services spéciaux et ordonnant le retour des soldats dans leurs casernes.

«La mise à l'écart immédiat de Ianoukovitch et les poursuites contre lui pour meurtres massifs de civils doivent être la seule exigence du peuple, de l'opposition et de la communauté internationale», a, pour sa part, déclaré l'opposante emprisonnée Ioulia Timochenko dans une déclaration publiée sur le site de son parti.

La contestation de ces trois derniers mois est née du revirement en novembre du pouvoir ukrainien, qui a renoncé soudainement à un accord avec l'Union européenne pour se tourner vers Moscou.



Ianoukovitch d'accord pour des élections anticipées en 2014

Le premier ministre polonais Donald Tusk a déclaré jeudi que les ministres de l'UE avaient obtenu du président ukrainien Victor Ianoukovitch son accord pour des élections présidentielles et législatives anticipées en 2014.

«Il a été convenu avec Ianoukovitch qu'il est prêt à tenir des élections présidentielles et parlementaires, prêt à créer un gouvernement d'unité nationale dans les dix prochains jours et à changer la Constitution d'ici l'été», a déclaré à la presse M. Tusk.

Selon M. Tusk, le document négocié actuellement à Kiev par les ministres de l'UE donne «un brin d'espoir pour arrêter les violences».

«Mais nos expériences nous disent que les engagements entrepris par l'administration ukrainienne sont rarement tenus», a ajouté M. Tusk, ne cachant pas son scepticisme.

Peu après, le ministre des Affaires étrangères polonais Radoslaw Sikorski, qui se trouvait à Kiev, a indiqué que des progrès avaient été réalisés mais que d'importantes divergences persistaient.

Dans l'entourage du chef de la diplomatie française Laurent Fabius, également présent à Kiev, on indiquait qu'aucun accord politique n'a été trouvé pour l'instant pour sortir de la crise en Ukraine, même si M. Ianoukovitch avait fait des concessions, et que les trois ministres de l'UE retournaient voir le chef de l'État ukrainien.

«Pour l'instant, il n'y a aucun résultat», a déclaré pour sa part l'un des leaders de l'opposition, Vitali Klitschko, à l'issue d'une rencontre avec les ministres français, allemand et polonais des Affaires étrangères.

Dépêchés d'urgence jeudi à Kiev, où des affrontements entre manifestants et forces de l'ordre ont fait une centaine de morts en trois jours, les ministres allemand, français et polonais ont eu des pourparlers de plusieurs heures avec le président Ianoukovitch et avec les dirigeants de l'opposition.

«Les événements de la nuit dernière et de cette dernière matinée montrent que le pire scénario que l'on craignait, c'est-à-dire le scénario d'une guerre civile, est malheureusement très réel», a souligné M. Tusk.

La Pologne, grande avocate de l'adhésion de l'Ukraine à l'UE, est très préoccupée par la situation chez son voisin de l'est.

M. Tusk a appelé les Polonais à des gestes de solidarité avec l'Ukraine. Vendredi, des cierges devraient être allumés aux fenêtres dans toute la Pologne à 20 h heure locale (14 h à Montréal) à la mémoire des victimes des affrontements à Kiev.

Accord de l'UE pour priver de visas et geler les avoirs

Les ministres européens des Affaires étrangères sont tombés d'accord pour priver de visas et geler les avoirs de ceux dont les mains «sont tachées de sang» en Ukraine, a annoncé jeudi la chef de la diplomatie italienne, Emma Bonino, à l'issue d'une réunion de crise à Bruxelles.

«Nous avons pris la décision, en étroite coordination avec les trois ministres qui négocient à Kiev, de procéder très rapidement, dans les prochaines heures, pour priver de visas et geler les avoirs de ceux qui sont tachés de sang», a dit Mme Bonino en quittant la réunion.

Le gouvernement évacué

La situation évoluait très vite jeudi. Le siège du gouvernement, qui se trouve dans le centre-ville non loin de la place de l'Indépendance, a ainsi été entièrement évacué. «On a reçu un ordre officiel», a indiqué une responsable sur place.

Des manifestations et affrontements avaient également lieu en province, notamment dans l'ouest nationaliste comme à Lviv, où la veille les manifestants se sont emparés d'un dépôt d'armes de la police.

Au même moment, une troïka de ministres des Affaires étrangères européens, le Français Laurent Fabius, l'Allemand Frank-Walter Steinmeier et le Polonais Radoslaw Sikorski, se trouvait à Kiev.

Une rencontre était en cours jeudi à la mi-journée entre le président ukrainien Viktor Ianoukovitch et les trois ministres, a indiqué à l'AFP une porte-parole.

Les trois ministres européens doivent également rencontrer les leaders de l'opposition, puis se rendre à Bruxelles pour rendre compte à leurs homologues des résultats de ces pourparlers lors d'une réunion extraordinaire qui pourrait voir l'instauration de sanctions.

«Nous nous apprêtons cet après-midi à prendre des sanctions contre ceux qui sont responsables de la violence», a dit M. Fabius à la radio privée française Europe 1 avant de partir à Kiev.

Son homologue russe, Sergueï Lavrov, a suggéré à l'Union européenne de «profiter de ses contacts avec l'opposition pour l'inciter à (...) se distancier des forces radicales qui ont déchaîné les troubles sanglants et sont sur la voie d'un coup d'État».

M. Lavrov avait la veille dit son opposition aux «tentatives insistantes de médiation» des Européens.

Moscou appelle à la fermeté

Le premier ministre russe, Dmitri Medvedev, a en outre donné des signes d'impatience sur un supposé manque de fermeté de la direction ukrainienne, confrontée à la contestation depuis qu'elle a renoncé en novembre à un accord avec l'UE pour se tourner vers Moscou.

«Il faut que nos partenaires aient du tonus, que le pouvoir en exercice en Ukraine soit légitime et efficace, qu'on ne s'essuie pas les pieds dessus comme sur un paillasson», a déclaré M. Medvedev.

Le président Ianoukovitch a de fait remplacé mercredi soir le chef d'État-major des armées, qui s'était montré hostile au recours à l'armée contre les opposants.

Les services spéciaux ukrainiens (SBU) ont de leur côté annoncé mercredi une vaste opération antiterroriste, soit des mesures d'exception dans toute l'Ukraine, arguant que des «groupes extrémistes» menaçaient «la vie de millions d'Ukrainiens».

Ces mesures d'exception permettent aux militaires d'ouvrir le feu.

Le président ukrainien avait annoncé mercredi soir une «trêve» avec les opposants après les violents affrontements qui avaient fait 28 morts en deux jours.

Mais jeudi matin, des centaines de manifestants casqués et armés de gourdins et de boucliers ont escaladé leurs propres barricades sur le Maïdan avant de se lancer à l'assaut des forces de l'ordre qui leur avaient repris une partie de la place 24 heures auparavant.

Les policiers ont reculé sur plusieurs centaines de mètres. Le ministère de l'Intérieur a affirmé qu'un sniper avait pris des policiers pour cible avant la charge et que vingt policiers avaient été blessés.

Le président américain Barack Obama a mis en demeure le pouvoir ukrainien de garantir aux «manifestants pacifiques» le droit de s'exprimer «sans peur de la répression».

Les États-Unis ont annoncé mercredi soir avoir interdit de visas quelque 20 hauts responsables ukrainiens.

L'Otan a de son côté averti l'Ukraine d'une remise en cause possible de sa coopération avec ce pays si l'armée intervenait contre les manifestants de l'opposition.

-Avec Associated Press, Le Figaro, KyivPost et CNN




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