«La police ne nous croit pas»

Tristan Péloquin, envoyé spécial
La Presse

(Sundvollen, Norvège) L'île d'Utoya est à peine grande comme deux terrains de football. Elle est plantée au milieu d'un décor forestier montagneux, qui ressemble à s'y méprendre aux Laurentides ou à Charlevoix.

Depuis le carnage de vendredi, une dizaine de zodiacs et de canots de sauvetage y font des va-et-vient incessants. À bord, on aperçoit des policiers en combinaison de plongée, visiblement à la recherche de nouveaux corps de victimes.

Vendredi, environ deux heures après avoir fait exploser une bombe devant le siège du gouvernement norvégien, Anders Behring Breivik, 32 ans, a été vu et photographié sur les berges de l'île, déguisé en policier.

De sang-froid, il y a abattu 86 des 600 participants d'un camp de vacances de l'aile jeunesse du Parti travailliste, au pouvoir en Norvège. Isolées sur l'île accessible uniquement en traversier, les victimes n'ont eu aucune chance. Des témoins disent avoir vu le tueur traquer ses jeunes victimes pendant plus d'une heure sur les berges rocheuses, les éliminant froidement et méthodiquement de projectiles d'arme à feu.

Jan Bjerkeli, un guide touristique de la région, se trouvait sur la terre ferme, sur un terrain de camping situé face à l'île quand les premiers survivants sont arrivés en panique. Certains rejoignaient la terre à la nage, d'autres en barque, cueillis dans l'eau par des résidents qui ont risqué leurs vies pour les sauver. «Les jeunes pleuraient. Ils essayaient de nous expliquer ce qui se passait. Au début, nous ne comprenions pas ce qu'ils disaient. Un garçon m'a dit: «la police ne nous croit pas». Cela nous a pris du temps pour relier les morceaux. Bien sûr, personne ne croyait au début que 90 personnes venaient d'être abattues de sang-froid», raconte-t-il.

Beaucoup de retenue

Deux jours après le drame, Jan Bjerkeli sentait le besoin de se recueillir près de l'île, hier, avec sa conjointe. «J'ai essayé d'aider ces jeunes vendredi. Maintenant, je sentais que je devais revenir pour moi-même, pour chercher à comprendre ce qui s'est passé», explique l'homme.

Lors du drame, il a pris une série de photos montrant l'arrivée des policiers sur l'île. L'une d'elles a fait le tour du monde. «J'étais là, j'avais mon appareil, je ne cherchais qu'à documenter ce que je voyais», dit-il, visiblement mal à l'aise de l'avoir fait.

Comme lui, la plupart des autres Norvégiens rencontrés près des lieux du massacre et autour de la cathédrale d'Oslo affichent une grande retenue face au drame, gardant leurs émotions profondément enfouies. Même le premier ministre, Jens Stoltenberg, qui s'est adressé au peuple norvégien lors d'une messe hier matin, n'a pas versé la moindre larme en public.

«Ce n'est pas étonnant que les Norvégiens réagissent ainsi, estime Sara Michetti, une Québécoise qui habite Oslo depuis quatre ans. Ce sont des gens qui peuvent paraitre froids à première vue, mais ce n'est pas le cas. Je dirais que c'est un peuple qui respecte beaucoup l'espace personnel de chaque individu. Ils n'aiment pas trop poser de questions personnelles et se confient peu à ceux qu'ils ne connaissent pas», explique-t-elle.

Lise Kari Vedà, une Norvégienne venue déposer un cierge sur un monument de fortune érigé face à l'île d'Utoya, explique autrement cette retenue dont font preuve ses compatriotes: «On ne veut pas montrer au tueur qu'il a gagné. Nous allons lui montrer que nous sommes unis derrière nos valeurs, et que ce n'est pas lui qui va nous dicter ses croyances politiques. La meilleure façon de le faire, c'est de garder la tête haute.»




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