Djihadistes occidentaux: un aller simple pour l'enfer

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Dans la vidéo «Destination... La Terre Sainte, Les Alliés d'Allah se désavouent», des jeunes filles portant le niqap posent devant un panneau publicitaire.

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Le groupe État islamique

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Le groupe État islamique

Après avoir fait d'importants gains en Syrie face aux troupes d'Assad, les djihadistes de l'EI ont pris l'Irak d'assaut s'emparant d'importants pans du pays, dont la deuxième ville, Mossoul. Une offensive visant à créer un État islamique en pays sunnite, à cheval sur l'Irak et la Syrie. »

Les nouvelles techniques d'endoctrinement permettent aux djihadistes de toucher de plus en plus de jeunes issus de familles aisées, sans aucun lien avec l'immigration. Et aussi, de plus en plus de filles. L'anthropologue française Dounia Bouzar dresse leur portrait, dans un livre coup de poing: Ils ont cherché le paradis, ils ont trouvé l'enfer. Voici ses constats.

C'était une ado modèle, très proche de sa maman, qui l'appelait «ma princesse adorée». Elle rêvait d'étudier en médecine et de sauver des vies.

Élevée dans la ouate, à Paris, par des parents professionnels, elle n'avait jamais manqué de rien.

La seule fois où Adèle n'est pas rentrée de l'école à l'heure prévue, c'était pour ne plus rentrer du tout. Fraîchement convertie à l'islam radical, elle venait de s'embarquer pour la Syrie. Elle avait à peine 15 ans.

Ses parents n'avaient rien vu venir. Après son départ, ils ont compris que sous son masque de normalité, leur fille avait basculé dans un univers parallèle. Qu'elle était convaincue d'avoir été personnellement choisie par Allah pour combattre les forces du mal et amener ses proches au paradis, le jour de la fin du monde.

«C'est parce que je t'aime que je suis partie, quand tu liras ces lignes, je serai déjà loin», a écrit la jeune femme dans la lettre d'adieu adressée à sa mère.

Rapidement, ses parents découvrent que depuis quelques mois, leur fille menait une double vie. À la maison, tout était comme avant. Mais elle avait rompu avec ses amis, n'allait plus beaucoup à l'école.

Et surtout, leur «princesse adorée» avait ouvert un deuxième compte Facebook, où elle apparaissait vêtue d'un niqab et où elle publiait des images macabres d'enfants syriens déchiquetés et de piles de grenades.

Il y avait aussi cette correspondance avec un certain Abou Mustapha. Elle lui confiait comment elle se sentait apaisée depuis sa conversion à l'islam. «Je me sens désignée et protégée. Avant, j'étais angoissée, toujours la boule au ventre...»

Quand elle faiblit dans ses convictions, Mustapha lui dit de se méfier de Satan. Il flirte un peu, lui écrit qu'il a hâte de la rencontrer. «Je suis tellement pressé de voir tes petits yeux sous le niqab...»

L'histoire de l'adolescente est tirée d'un livre paru jeudi, en France, sous le titre Ils ont cherché le paradis, ils ont trouvé l'enfer. Personnage principal du livre, la jeune fille y paraît sous un nom d'emprunt. Certains détails ont été modifiés, pour éviter qu'elle ne soit reconnue. Mais son histoire est authentique.

Le récit est signé par l'anthropologue française Dounia Bouzar, qui a réagi à la vague de départs de jeunes Français vers la Syrie en mettant sur pied, en février, un Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam.

Depuis, son téléphone ne dérougit pas. Déjà, 135 familles l'ont appelée à l'aide, impuissantes devant leurs jeunes à la dérive. Dans la vaste majorité des cas, il s'agit de familles athées, de classe moyenne ou supérieure, n'ayant aucun lien avec l'immigration. Loin du stéréotype du jeune Maghrébin coincé dans une vie sans perspectives.

En croisant les données de 55 de ces familles, Dounia Bouzar a dressé le portrait type des nouveaux «missionnaires» du djihad. Mais elle en tire aussi un récit de 160 pages, qui se lit comme un polar, et qui nous fait entrer dans l'univers de ces «parents orphelins» et de leurs enfants perdus, ou en voie de perdition.

Prenez Sarah, qui s'est mise à rejeter toute nourriture, sous prétexte qu'il y avait du porc partout, à cause d'un complot sioniste. Ou Yaël, fille de commerçants juifs qui planifiait de faire exploser une bombe dans le magasin de ses parents.

Il y a aussi Thomas, qui s'est mis à voir Sheitan - Satan - partout, y compris sur une étiquette de boisson aux fruits. Ou Jean-Bernard, jeune homme dévoué, généreux, qui a fini par se faire exploser en Syrie.

Chaque histoire est différente. Mais elles ont des points en commun. La plupart de ces jeunes, âgés de 14 à 21 ans, sont révoltés par les injustices du monde. Certains ont été secoués par la mort d'un proche. C'était le cas d'Adèle, qui a perdu une tante qu'elle aimait beaucoup peu de temps avant son départ. Son recruteur lui a fait croire que cette mort était un signe envoyé par Allah. Elle venait d'être «choisie».

Selon Dounia Bouzar, la vocation de djihadiste naît de la «rencontre entre un jeune hyper sensible, révolté par l'injustice, et un discours qui le transforme en sauveur de l'humanité».

De plus en plus de filles

Les cas recensés par Dounia Bouzar comprennent une majorité de filles de «bonne famille», comme Adèle. Peut-être que ces familles sont plus «sensibles aux signes de rupture de leurs filles», avance l'anthropologue. Tandis que les parents de garçons de classes populaires hésitent à signaler leur radicalisation, de crainte qu'ils n'atterrissent en prison.

N'empêche: les filles sont de plus en plus nombreuses parmi les centaines de jeunes Français qui ont mis le cap sur la Syrie.

Pourquoi? Parce que les réseaux de rabatteurs djihadistes cherchent des épouses pour les combattants étrangers.

Partis pour se sacrifier au nom d'Allah, ces djihadistes «se donnent l'illusion de construire un monde purifié, séparé du reste du monde», explique Dounia Bouzar.

«Ils attirent les femmes pour construire des familles qui détiennent la vérité, au cas où la fin du monde ne soit pas pour demain...»

Dans son livre, Dounia Bouzar raconte le sauvetage d'une jeune femme qu'elle appelle Célia et qui s'est «désendoctrinée» toute seule, après être tombée enceinte, en Syrie.

C'est le seul élément romanesque du livre, confie l'anthropologue. En réalité, la jeune femme dont elle s'inspire est toujours séquestrée en Syrie. Si certains garçons ont réussi à revenir au bercail, aucune des jeunes Françaises qui se sont embarquées pour la Syrie n'a pu rentrer vivante. Mais ça, Dounia Bouzar a préféré ne pas l'écrire. Pour ne pas décourager les familles qui l'ont appelée au secours...

Le grand recruteur

La plupart des jeunes ont été endoctrinés sur l'internet, dans l'intimité de leur chambre. Et ils avaient presque tous téléchargé 19H, un film réalisé par Oumar Diaby, qui commande une brigade de djihadistes français affiliée au Front Al-Nosra, ce groupe armé syrien lié à Al-Qaïda.

Oumar Diaby est un franco-sénégalais qui s'était illustré au début des années 2000 en braquant deux bijouteries de Monaco. C'est à sa sortie de prison qu'il découvre l'islam radical, relate le Nouvel Observateur, qui le qualifie de «Spielberg de l'islamisme français».

Son film mélange des histoires d'anges, des extraits de prêches radicaux et des images d'enfants massacrés, sur fond de musique planante et de phrases-chocs qui se répercutent en un écho hypnotique. Il dénonce la décadence de l'Occident et les «tromperies» des imams qui veulent faire disparaître le «vrai islam». Il appelle les fidèles à se joindre aux «Véridiques» et à faire leur «hijra», leur grand voyage vers le Cham - lieu mythique, englobant la Syrie, où doit se jouer l'Apocalypse.

Pour la petite histoire, les auteurs du film ont puisé des images un peu partout sur le web. À un moment, on y voit ma collègue Michèle Ouimet, à la Grande Bibliothèque de Montréal, alors qu'elle était affublée d'un niqab aux fins d'un reportage!

Formule efficace

Avec son montage moderne, son mélange d'indignation, de paranoïa et d'ésotérisme, le film fait mouche. «Les recruteurs ont un temps d'avance sur nous», constate Dounia Bouzar. Ils prévoient les coups et essaient de désamorcer les éventuelles réactions des parents devant la métamorphose de leur enfant.

La recette fonctionne si bien, constate Dounia Bouzar, qu'aujourd'hui, «n'importe quel jeune peut basculer dans le djihad».

Et Adèle? Eh bien, à un moment, la jeune femme a commencé à montrer des signes de doute. Au téléphone, elle a même laissé entendre qu'elle avait hâte de rentrer à la maison.

Puis, la famille a reçu un message SMS annonçant qu'elle avait été tuée par une balle perdue. Comme elle ne s'était pas sacrifiée au combat, il n'était même pas certain qu'elle puisse aller au paradis. Elle venait d'avoir 16 ans.

EN CHIFFRES

Environ 12 000 combattants étrangers se sont joints aux djihadistes en Syrie

Combattants issus de pays arabe

Tunisie: 3000

Arabie saoudite: 2500

Maroc: 1500

Combattants issus de pays occidentaux

France: 930

Royaume-Uni: 400

Allemagne: 270

Australie: 250

Belgique: 250

Pays-Bas: 120

Canada: une centaine

Autres

Russie: 800

Turquie: 400

Comment se font-ils endoctriner?

Le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam a déterminé les différentes étapes de l'endoctrinement d'un jeune qui bascule vers le djihad. 

1. La rupture avec les amis habituels. Le jeune ne fréquente plus son groupe, n'a plus rien à dire à ses amis, trouve qu'ils ne sont pas «dans le vrai».

2. La rupture avec les loisirs. Arrêter les cours de guitare, l'entraînement sportif. Remplacer la musique par des chants religieux.

3. Rupture scolaire. Le jeune quitte l'école. Cette étape n'est pas obligatoire. Parfois, l'endoctrinement est si rapide que le jeune n'a même pas encore vu baisser ses résultats scolaires avant de partir pour la Syrie.

4. Rupture familiale. L'autorité du groupe se substitue à l'autorité parentale. Parfois, les jeunes le cachent et continuent à jouer le double jeu. Parfois, ils confrontent leurs parents. Plusieurs parents ont l'impression d'avoir été «désaffiliés».

5. Anesthésie affective. Une fois en Syrie, les jeunes coupent le lien affectif qui les reliait à leurs proches. Leurs communications sont mécaniques.

6. La dépersonnalisation. L'identité individuelle s'efface au profit de l'identité du groupe. Chez les filles, ça passe par le port du niqab, qui efface le contour de leur corps et leur permet de se couper de l'extérieur.

7. Fusion avec le groupe. À travers des comportements clonés, des discours appris par coeur, le refus de consommer des produits «impurs».

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