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Chine: au pays des hommes célibataires

Un homme célibataire à Hainan, en Chine... (Photo Martin Leblanc, La Presse)

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Un homme célibataire à Hainan, en Chine

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La guerre mondiale aux fillettes
La guerre mondiale aux fillettes

Selon les Nations unies, 200 millions de filles manquent aujourd'hui à l'appel dans le monde. En Chine et dans le nord de l'Inde, près de 120 garçons naissent pour 100 filles. Sans ces deux géants asiatiques, la planète serait majoritairement féminine. Les deux pays éliminent à eux seuls plus de fillettes et de foetus féminins que le nombre de filles qui naissent chaque année dans tous les États-Unis. »

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Isabelle Hachey

(HAINAN, Chine) Un village de Hainan, au sud de la Chine. Ici, les hommes sont célibataires. Et personne ne les envie. Ils sont condamnés à une vie sans femme, sans enfant, sans espoir de fonder un jour une famille. En Chine, ils seront bientôt près de 40 millions dans cette situation, conséquence explosive d'un énorme déséquilibre entre les sexes aggravé par la politique de l'enfant unique.

Su Yong hésite, fait mine de s'occuper, puis finit par s'asseoir avec nous. Visiblement, le sujet l'embarrasse. Il a 46 ans. N'a jamais eu de femme. Et n'a aucun espoir d'en trouver une. « Ah, ne me parlez pas de ça, gémit-il. Je n'y pense pas. Je vis au jour le jour. »

Su Yong habite le village de Fan Tao, dans la province chinoise de Hainan, avec ses trois frères, tous vieux garçons. Tous aussi désespérés.

Pour eux, l'avenir est bouché. Les frères Su ne souffrent d'aucune tare particulière. D'ailleurs, ici, leur situation n'a rien d'exceptionnel. Nous sommes dans un « village de célibataires », comme on les appelle en Chine. Parmi les 200 habitants de Fan Tao, 40 hommes vivent sans femme, sans enfant, sans espoir de former un jour une famille.

Su Yong essaie de ne pas y penser, mais un écriteau sur la place centrale du village lui rappelle chaque jour la cause de son infortune: les ravages de la sexo-sélection. « Il est interdit de choisir le sexe du bébé », prévient-on. Interdit, aussi, d'abandonner les fillettes, de les négliger ou de les tuer à la naissance.

Un cocktail fatal

Su Yong est un « guang gun », une branche nue, qui ne portera jamais de fruits. En Chine, ils se comptent par millions et leurs rangs ne cessent de grossir. D'ici 2020, un jeune homme sur cinq sera incapable de se trouver une épouse, prédit l'Académie chinoise des sciences sociales. La Chine comptera alors un surplus de 30 à 40 millions d'hommes de moins de 19 ans. L'équivalent de toute la population de jeunes hommes aux États-Unis.

Ces chiffres sans précédent risquent d'être lourds de conséquences pour la société chinoise. Le trop-plein d'hommes est le résultat funeste d'une préférence traditionnelle pour les garçons, combinée à une prolifération des cliniques d'échographie.

Ajoutez à cela 34 ans d'application de la politique de l'enfant unique, qui force les parents à faire des choix parfois déchirants, et vous obtiendrez un cocktail fatal pour des millions de fillettes et de foetus féminins.

Le grand déséquilibre

Hainan a deux visages. Celui de l'île tropicale, avec ses plages, ses yachts et ses villas pour nouveaux riches chinois. Et celui de l'intérieur des terres, d'une pauvreté considérable.

Dispersés dans les monts luxuriants de la province la plus australe de Chine, les paysans issus des minorités Li et Miao n'ont pas goûté aux fruits de la croissance économique fulgurante de leur pays.

Hainan affiche le plus grand déséquilibre entre les sexes de toutes les provinces chinoises : pour 130 naissances de garçons, on ne compte que 100 filles.

Mais la sexo-sélection n'explique pas à elle seule les villages de célibataires. La pauvreté, aussi, pousse les femmes à quitter les campagnes en masse pour tenter leur chance dans les villes côtières en plein boum.

Conséquences funestes

Partout dans le monde, une population croissante de célibataires frustrés et sans attaches risque de mener à une société instable, voire violente. C'est peut-être encore plus vrai en Chine, où le mariage et la famille représentent souvent le gage ultime de la réussite.

« Le taux de criminalité a presque doublé en Chine depuis les deux dernières décennies. Le trafic sexuel a aussi augmenté de façon marquée », constate Kat Lewis, de l'organisme américain All Girls Allowed.

Les victimes, importées de pays voisins comme la Birmanie et la Corée du Nord, sont vendues à des célibataires désespérés. « On aurait pu croire que la pénurie de femmes leur donnerait plus de valeur, dit Mme Lewis. Au contraire, elles sont de plus en plus considérées comme une marchandise. »

La vacuité de l'avenir

Au hasard d'une route de campagne, un bureau local du parti communiste. Sur la façade, un avis est peint en lettres rouges : « Les filles, c'est aussi bien que les garçons - c'est la qualité de la population qui importe. »

À Hainan, le gouvernement permet aux minorités Li et Miao d'avoir deux enfants, et même trois si les deux premiers sont des filles.

Sur les places des villages, des affiches incitent la population à « songer à l'avenir en prenant soin des filles ».

Mais le problème persiste. « La société entière pense que les garçons sont plus importants que les filles, soupire Chang Jinj, l'une des rares femmes du village de Bao Qing. Quand on accouche d'une fille, les hommes se plaignent : «Pourquoi une fille, pourquoi, pourquoi ? « »

Non loin, cinq hommes s'échinent à construire la nouvelle maison de M. Yang. Ils sont tous célibataires. Bientôt, M. Yang emménagera. Seul. La vacuité de leur avenir a rendu ces hommes amers. « Les femmes ont perdu tout intérêt envers nous », peste l'un d'eux.

Une mère s'inquiète. Elle a trois garçons dans la trentaine. Aucun n'est encore marié. « Si seulement mes fils pouvaient se trouver une femme. Rien qu'une femme ! J'accueillerais même une étrangère dans ma maison... »

La vieille femme soupire, résignée. Elle aimerait tant avoir des petits-enfants, confie-t-elle. Des garçons, de préférence.

Voici un panneau publicitaire qu'on retrouve régulièrement sur... (Photo Martin Leblanc, La Presse) - image 4.0

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Voici un panneau publicitaire qu'on retrouve régulièrement sur les routes de Chine. Il est écrit: «aimez les filles pour l'avenur du peuple».

Photo Martin Leblanc, La Presse

La politique du fils unique, en Chine

De l'extérieur, c'est un immeuble un peu triste de Pékin. Mais à l'intérieur, le minuscule logement de Yang Zhizhu a des airs de maison enchantée. Les murs sont couverts de bricolages multicolores, de princesses et de papillons. Un vrai local de garderie, que M. Yang habite avec sa femme et ses deux heureuses petites filles.

Le décor rose bonbon n'empêche pas l'homme de 47 ans de tenir des propos extrêmement durs sur ce qui est devenu sa bête noire, le combat de sa vie : la politique de l'enfant unique, en vigueur depuis 34 ans en Chine.

« Il n'y a rien de plus terrifiant que cette politique, dénonce-t-il avec vigueur. On persécute les plus vulnérables, les femmes enceintes et les bébés ! »

La naissance de sa cadette, Ruonan, en 2009, lui a coûté son emploi de professeur. Pour protester, il a multiplié les coups d'éclat, allant même jusqu'à se vendre en pleine rue pour financer l'amende de 40 000 $ que lui avaient imposée les agents de la planification familiale.

Pour M. Yang, il est clair que la politique de l'enfant unique, combinée à la préférence traditionnelle des Chinois pour les garçons, a eu un impact dévastateur pour les fillettes de Chine, un pays qui détient le triste record du plus grand déséquilibre entre les sexes de la planète. « La sexo-sélection est un phénomène complexe et multifactoriel, dit M. Yang. Les gens préfèrent les garçons, et certains en veulent absolument. »

Il y a une raison pratique à cela. Les parents veulent s'assurer d'un soutien pendant leurs vieux jours. Après le mariage, les filles quittent leur famille pour se joindre à celle de leur mari. Elles prennent soin de leurs beaux-parents. Avoir un fils, c'est s'offrir une pension de vieillesse dans ce pays où le filet social est quasi inexistant.

Limités par la loi à n'avoir qu'un seul enfant, les parents sont forcés de considérer leur progéniture de façon sélective. « La politique exerce une énorme pression, dit M. Yang. Les amendes coûtent cher et on risque de perdre son emploi. Résultat, il est presque impossible d'élever un enfant supplémentaire, à moins de mendier. Alors, si les gens veulent absolument un garçon, comment faire ? Ils ne peuvent qu'avorter de la fille ! »

Dangereux déséquilibre

« Dans l'écriture chinoise, le bien est représenté par deux caractères réunis : celui du fils et celui de la fille. C'est ancré dans notre culture traditionnelle, jusqu'à nos jours. Le bien pour nous, c'est avoir les deux. »

Touchante anecdote, mais Zhan Zhongle ne se fait pas d'illusions. Professeur de droit à l'Université de Pékin, il sait fort bien qu'un important déséquilibre entre les sexes menace, à long terme, la stabilité de son pays.

L'an dernier, 118 garçons sont nés pour 100 filles en Chine. Pour arriver à un tel résultat, des centaines de milliers de parents ont dû se débarrasser de leur fille, admet le professeur Zhan.

Pékin tente de ramener l'équilibre. En campagne, les couples ont droit à un deuxième enfant si le premier est une fille. Sachant qu'ils ont une deuxième chance, les parents seraient ainsi moins tentés de sacrifier leur première fille au profit d'un garçon.

Des avortements forcés

La photo est insoutenable. Feng Jianmei est étendue sur son lit d'hôpital, les cheveux en broussailles, le foetus de sa fille ensanglantée à ses côtés. Diffusé l'été dernier sur Weibo, le Twitter chinois, le cliché a été partagé des millions de fois. Il a fait scandale au pays.

Feng Jianmei était enceinte de sept mois quand des agents de la planification familiale l'ont traînée hors de chez elle. La jeune femme, déjà mère d'une fille de 5 ans, a été emmenée à l'hôpital sous bonne garde. On lui a injecté un produit chimique dans le ventre pour tuer le foetus, avant de provoquer l'accouchement.

Jamais les avortements forcés n'avaient soulevé une telle indignation publique. Pour la première fois, des intellectuels et des personnalités ont ouvertement dénoncé les aspects les plus sombres de la politique de l'enfant unique.

Parmi eux, le professeur Zhan. Il fait partie d'une vingtaine de juristes, démographes et économistes chinois qui, dans la foulée du scandale, ont demandé au gouvernement d'entamer un processus de révision de la politique nationale.

«Nous pensons que l'État devrait laisser les couples décider du nombre d'enfants qu'ils veulent, au moment où ils les veulent », explique M. Zhan.

Officiellement, Pékin se félicite du fait que sa politique ait empêché 400 millions de naissances. Mais, confronté à ses ratés, le gouvernement semble vouloir l'assouplir. En mars, la toute puissante Commission de la planification familiale a été fusionnée au ministère de la Santé. Les observateurs y ont vu l'admission que le contrôle des naissances ne requiert plus une surveillance aussi stricte qu'auparavant.

« Les choses changent, dit M. Zhan. Il y a 20 ans, il aurait été inimaginable que la presse parle de l'affaire Feng Jianmei. C'est un grand progrès. »

Liguo Gao, homme d'affaires à Pizhou.... (Photo Martin Leblanc, La Presse) - image 5.0

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Liguo Gao, homme d'affaires à Pizhou.

Photo Martin Leblanc, La Presse

«Ils voulaient une vie», Liguo Gao, homme d'affaires, Pizhou

« Le 23 août 2010, un groupe d'agents du service de planification familiale de Pizhou sont venus frapper à ma porte. Ils m'ont dit qu'on avait dénoncé ma femme pour avoir violé la politique de l'enfant unique. Elle était enceinte de 8 mois, de notre deuxième enfant. Les agents m'ont demandé de les suivre pour répondre à l'enquête. Ils m'ont emmené dans un hôtel où ils m'ont séquestré pendant trois jours.

Dans la chambre, la télé et les lumières étaient allumées en permanence. Les agents me parlaient 24 heures sur 24 pour me lessiver le cerveau. Ils me demandaient sans cesse : « Où est ta femme ? Demande-lui de se rendre et d'accepter la sanction. »

Ils ne me donnaient aucun répit. Au moindre signe de fatigue, ils me réveillaient. Ils me menaçaient de m'enfermer jusqu'à ce que je devienne fou. J'ai fini par révéler l'endroit où ma femme s'était réfugiée.

Le soir du 26 août, il pleuvait très fort. Je n'oublierai jamais ce soir-là. Mon fils participait au concours de piano au théâtre de Pizhou. À bord de deux voitures, une dizaine de personnes sont allées chercher ma femme. Les agents lui ont dit que si elle se faisait avorter, ils la laisseraient tranquille. Que c'était plus avantageux pour elle. Ils l'ont harcelée. Quand elle m'a vu dans un état d'extrême fatigue, barbu, ça lui a fait de la peine. Elle s'est dit qu'il valait peut-être mieux pour notre famille qu'elle se fasse avorter. »

***

« Ma femme et moi avons été emmenés en voiture à l'hôpital. Je gardais toujours un espoir de pouvoir m'échapper en chemin. Ça n'a pas été possible. Un médecin a examiné ma femme et a déconseillé l'avortement. Selon lui, il était risqué d'avorter d'un foetus de cette taille. Ma femme avait eu une césarienne lors de la naissance de notre premier enfant. Elle risquait sa vie avec cette opération. Mais les agents ne voulaient rien entendre.

Je ne m'étais pas reposé depuis 80 heures. J'étais effondré. Je ne comprenais pas ce qui se passait. J'ai signé une autorisation dans un état de confusion totale. Le foetus avait 8 mois, vous croyez que j'avais envie de le tuer ?

À 20h, ma femme a été emmenée en salle d'opération. C'est une opération très cruelle. Elle consiste à faire une injection dans le ventre de la femme enceinte. L'aiguille entre dans la tête du bébé pour le tuer.

Le lendemain, ma tante est passée nous voir. Elle nous a dit : « Si l'aiguille n'a pas atteint la tête, le bébé pourrait être encore en vie. Si c'est le cas, on va l'élever. Même s'il est handicapé, s'il a un souffle de vie, on l'élèvera. »

Le matin du 28 août, le bébé est né. Il était mort. Sans aucun souffle. »

***

« Ma vision du monde et de la vie a changé. Je regrette beaucoup. Je regrette d'être né ici. Je regrette d'être venu au monde. Je savais que nous n'avions pas le droit à un deuxième enfant, mais je croyais peu probable de le perdre. Je ne m'y attendais pas du tout. Je me disais qu'au pire, je perdrais mon emploi.

En général, les agents de planification familiale ne font qu'exiger une amende. Dans notre cas, ils ne voulaient pas d'argent. Ils voulaient une vie. Ils étaient intraitables. Ils m'ont dit que c'était une mission politique.

Je reconnais la légitimité du contrôle des naissances, mais la loi chinoise interdit de supprimer un foetus à un stade aussi avancé de la grossesse. Ces agents n'ont aucune humanité. Ils sont terrifiants. C'est une mafia, pire que des bandits.

Mon cas a été cité en exemple lors d'une réunion politique locale. Ils se sont félicités d'avoir supprimé un foetus de 8 mois. Ils l'ont dit en public, sans scrupules. S'ils ont pu agir ainsi en toute impunité, ils peuvent user de tous les moyens pour me réprimer. Ils sont sans foi ni loi. Que je vous raconte mon histoire risque de m'attirer des représailles. C'est très probable.

J'ai un rêve: que ceux qui nous ont infligé ces tourments soient punis. Mais je pense que cela va rester un rêve. »

- Propos recueillis par Isabelle Hachey

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