Quand les enseignants américains s'arment

Des enseignantes d'une école secondaire de Sarasota, en... (PHOTO BRIAN BLANCO, REUTERS)

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Des enseignantes d'une école secondaire de Sarasota, en Floride, participent à une séance d'entraînement au mouvement d'armes.

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Des Américains et des armes

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Des Américains et des armes

Dans la foulée de la fusillade de Newtown au Connecticut, le débat autour des armes à feu polarise de plus en plus les Américains. Entre d'un côté les partisans d'un contrôle plus musclé et de l'autre les défenseurs purs et durs du deuxième amendement de la Constitution américaine. »

L'affiche en lettres rouges met les visiteurs en garde : « Soyez conscient que notre personnel est armé et est autorisé à employer n'importe quelle force requise pour protéger nos élèves. »

Bienvenue à Argyle, à 65 kilomètres de Dallas, au Texas, aux portes d'une école comme on en trouve de plus en plus depuis qu'un fou furieux a abattu 20 enfants et 6 employés de l'école primaire Sandy Hook, au Connecticut, en décembre 2012.

D'un bout à l'autre des États-Unis - mais surtout au centre et à l'ouest -, des dizaines d'établissements concluent qu'il faut répondre au feu par le feu, en armant leur personnel.

« Comme à Sandy Hook, des enseignants sont prêts à sacrifier leur vie pour protéger nos enfants. Il faut les aider, leur donner les outils qui leur permettront de l'emporter. », explique Jim Irvine, directeur de la Buckeye Firearms Association.

Depuis 18 mois, la Buckeye Firearms Association - créée pour défendre les intérêts des propriétaires d'armes à feu - a versé 250 000 $ pour que 300 enseignants, administrateurs et concierges de cinq États suivent trois jours de formation. Le tiers d'entre eux ont ensuite obtenu l'autorisation d'apporter leur arme en classe.

« L'idée n'est pas de remplacer la police, mais le nerf de la guerre, c'est le temps. Plus on neutralise rapidement le tueur, moins il fait de victimes, argue M. Irvine. Avant, personne ne voulait entendre parler d'une idée pareille, et maintenant, les appels et les dons affluent. »

De plus en plus

À l'échelle des États-Unis, impossible de savoir combien d'employés d'école traînent déjà un fusil dans leur mallette. Leur identité reste secrète, pour ne pas qu'ils se transforment en cibles.

Seule certitude : leur nombre augmente. Avant même la tragédie de Sandy Hook, trois ou quatre États autorisaient déjà tout citoyen ayant un permis de port d'arme à apporter un fusil à l'école, sans même en parler à ses patrons. Dans une quinzaine d'autres, la chose était réservée aux employés ayant d'abord obtenu l'autorisation de leur direction ou de leur commission scolaire - qui l'accordaient essentiellement en zones rurales, là où la police ne peut intervenir rapidement.

Quatre mois après la tragédie de Sandy Hook, le lobby des armes a déposé un rapport de 225 pages concluant que toutes les écoles devraient faire la même chose. « Le seul moyen de stopper un sale type avec un fusil, c'est un bon gars avec un fusil », a alors déclaré Wayne LaPierre, leader de la National Rifle Association, à laquelle appartiennent non seulement les tireurs, mais aussi les marchands d'armes, les instructeurs de tir, etc.

Leur appel a été entendu : en 2013, 33 États ont déposé 80 projets de loi en ce sens, parmi lesquels une dizaine ont rapidement été adoptés.

Ne pas être paralysé

Depuis, des centaines d'éducateurs s'entraînent dans leurs écoles désertées pour les vacances ou sur les champs de tir. Ils ont été baptisés maréchaux scolaires (en référence aux « air marshals »), sentinelles scolaires, officiers de protection scolaire, force d'urgence bénévole ou gardiens scolaires. À Austin, au Texas, les vendeurs et les écoles de maniement d'armes à feu leur accordent des rabais.

Mais seront-ils utiles ? Le chef de police de Dallas en doute. Tirer sur une cible en mouvement est ardu, même pour un policier, a-t-il souligné. Dans la mêlée, des élèves innocents risquent d'être abattus. À moins que la peur ne paralyse carrément les profs armés.

« Soumis à un stress extrême, on peut figer, reconnaît Jim Irvine. C'est pour ça que nos élèves ne tirent pas sur des cibles en papier. Pendant trois jours, on simule des affrontements face à face. On utilise des fusils à air comprimé, qui ne tuent pas, mais qui peuvent faire mal. Ça nous rapproche de la réalité. »

« Des citoyens ordinaires ont déjà mis des tueurs de masse en échec, dit-il, mais puisque ces cas font moins de morts, on en entend moins parler. » En 2010, au Tennessee, le garde armé du Sullivan Central High a gardé en joue un vétéran de la guerre du Viêtnam, prêt à tuer, jusqu'à l'arrivée de la police.

D'autres dangers

Faire entrer plus d'armes à l'école fera plus de dégâts que de bien, rétorquent les partisans du contrôle des armes à feu. Et plusieurs assureurs leur donnent raison, en refusant de couvrir les commissions scolaires prêtes à armer leur personnel.

Cet automne, deux enseignants ont déchargé accidentellement leur revolver. À l'Université d'État de l'Idaho, l'un d'eux s'est tiré dans le pied en pleine classe (comme l'avait déjà fait un prof de droit criminel de Long Island, en 2011). En Utah, une enseignante de 6e année s'est blessée en échappant son arme sur une toilette. L'an dernier, un concierge d'école texan s'était plutôt tiré dessus pendant sa formation.

Autre inquiétude : les enseignants vont-ils égarer leur fusil ? En 2013, un garde de sécurité a oublié le sien dans les toilettes, peu après son embauche dans une école du Michigan. Même scénario à Chicago, où deux élèves ont retrouvé l'arme perdue.

Sans compter que les enseignants peuvent eux aussi avoir des pulsions meurtrières. En 2013, une prof du Connecticut a été hospitalisée après avoir menacé de commettre un massacre. En 2007, un confrère de Seattle a dit à ses élèves qu'il pourrait les mettre en rang et les fusiller.

Le Center for Homicide Research de Minneapolis a recensé 30 événements d'enseignants ayant bel et bien tiré : 40 % d'entre eux s'en étaient pris à des collègues.

Sur Facebook, les différents groupes de pression s'affrontent. Les « Parents for Armed Teachers » s'opposent aux « Teachers Against Guns in Schools ».

Les grandes associations d'enseignants et de directeurs d'école se sont toutes prononcées contre l'idée d'armer le personnel, disant que les écoles doivent être des havres de paix. Mais selon les sondages, le quart de leurs membres ne sont pas du tout du même avis.

Autodéfense

Presque la moitié des fusillades américaines ont pu être stoppées grâce au courage de simples citoyens non armés. C'est ce qu'affirme Ron Borsch, instructeur à la SEALE Police Academy de l'Ohio, qui a étudié près de 40 tueries de masse ayant duré quelques minutes chacune.

« Même sans fusil, vous pouvez tendre un piège au tueur, le frapper avec un bâton, une agrafeuse, renchérit Jim Irvine, qui milite dans le même État. Il faut changer les mentalités. Rester passif transforme les gens en proies faciles. À Virginia Tech [où une fusillade a fait 32 morts en 2007], les classes qui se sont défendues contre le tireur ont un taux de victimes bien moindre. »

Aux États-Unis, le marché de l'autodéfense est en plein essor. Des entreprises ont commercialisé des tableaux blancs pare-balles, vendus 300 $ sur Amazon.com. Après la fusillade de Newton, au Connecticut, les écoles de cet État se sont plutôt dotées de vitres pare-balles, de doubles portes, de boutons panique, etc.

« Comme pour la lutte contre les incendies, plusieurs choses combinées sauvent des vies, comme le design des édifices, les exercices d'évacuation ou les trousses d'urgence qui permettent de garder les gens en vie en attendant les secours, » explique quant à lui Jim Irvine, directeur de la Buckeye Firearms Association.

Bannir les armes

« Prenez quelqu'un avec une mauvaise estime de soi et donnez-lui un fusil, il se sent comme un héros de film. S'il n'y avait pas eu de fusil à la maison, cela ne se serait pas passé comme ça. »

Le jeune qui parle ainsi s'est confié au magazine Esquire en octobre, quelques années après sa sortie de prison. La police l'avait arrêté en pleine nuit, avec deux amis. Tous trois vêtus d'imperméables noirs, tous trois munis de machettes et de fusils.

« Les adolescents sont impulsifs. Quand on vit avec un jeune en crise, il faut sortir toute arme à feu de la maison », conseille le Dr Martin Gignac, de l'institut psychiatrique Pinel.

« S'il y a une chose à faire pour diminuer le nombre de morts, c'est de réduire la disponibilité des armes à feu. C'est le plus gros facteur de risque », renchérit son collègue Louis Morissette.

« Tuer avec une arme à feu et avec un couteau, ce n'est pas la même chose, pas le même geste, le même bruit, la même proximité avec le sang. Quand tu dois planter un couteau, tu arrêtes plus vite. »

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