Photographe français enlevé en Syrie: confidences des parents

José et Marie-Catherine Torres, les parents de Pierre.... (PHOTO FOURNIE PAR HERVÉ PINSON)

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José et Marie-Catherine Torres, les parents de Pierre.

PHOTO FOURNIE PAR HERVÉ PINSON

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(ROUEN, France) La Syrie sombre dans la guerre civile depuis trois ans. Au nombre des victimes: des journalistes, arrêtés, tués ou enlevés. Parmi eux, Pierre Torres, photographe indépendant disparu depuis neuf mois. La Presse a rencontré ses parents dans le nord de la France.

Pierre Torres est parti en Syrie le 29 avril 2013 avec un sac à dos, un peu d'argent dans les poches et trois caméras.

Il a été enlevé deux mois plus tard, le 23 juin. Il avait 28 ans.

Ce n'était pas la première fois que ce photographe indépendant s'aventurait en zone dangereuse. Il avait voyagé en Libye avec son frère jumeau pendant la révolution. Ils étaient à Tripoli quand Kadhafi a été arrêté. Il est ensuite allé en Syrie, à Alep. Il y était en juillet 2012 quand une partie de la ville est tombée aux mains des rebelles.

«Il était le seul photographe occidental sur place», dit sa mère avec une pointe de fierté dans la voix.

Il savait que la Syrie était un terrain dangereux pour les Occidentaux et que les djihadistes liés à Al-Qaïda y étaient de plus en plus nombreux. Des journalistes s'y étaient fait kidnapper. Mais il tenait à y retourner.

«Il trouvait scandaleux qu'on laisse ce peuple se faire écraser. Il voulait montrer la sauvagerie de Bachar al-Assad», explique le père de Pierre Torres.

«Il croyait que c'était important d'être témoin de ce qui se passe dans ce pays», ajoute sa mère.

Les Torres vivent à Roncherolles-sur-le-Vivier, à quelques kilomètres de Rouen, dans le nord de la France. Ils ont rénové une ancienne usine de yogourts. Les jumeaux avaient 1 an lorsque la famille Torres s'est installée au milieu des travaux.

Pierre y a toujours sa chambre. «C'est son port d'attache», précise sa mère. La porte reste fermée sur le désordre: des boîtes de carton, des vêtements en vrac, un lit étroit, des étagères qui craquent sous le poids des livres. Sa mère n'y entre que pour arroser les plantes. «Je ne touche à rien, sinon Pierre sera furieux», dit-elle.

La mère de Pierre a 59 ans, son père, 88. Leur fils est disparu depuis neuf mois.

Pendant que des bûches brûlent dans l'âtre et que le chien réchauffe ses vieux os sur un coussin installé près du feu, les Torres racontent la disparition de leur fils.

«Tous les jours, on se parlait sur Skype et il nous envoyait un mail, dit Mme Torres. Un jour, on n'a rien reçu. On ne s'est pas inquiétés, mais après 48 heures de silence, on a compris que quelque chose n'allait pas.»

Pierre avait rencontré un journaliste français à Raqqa, Nicolas Hénin. Raqqa, ville du nord de la Syrie, avait été «libérée» trois mois plus tôt par les rebelles auxquels se mêlaient des djihadistes purs et durs, comme le Front al-Nosra et l'État islamique en Irak et au Levant (EILL).

Nicolas Hénin travaillait pour une télévision française, Arte.

Les Torres ont appelé Arte. C'est là qu'ils ont appris que leur fils avait été enlevé par l'EILL.

Ils ont reçu des nouvelles de leur fils deux fois. Deux vidéos très courtes où quatre otages français - Didier François et Édouard Elias, kidnappés trois semaines plus tôt, Nicolas Hénin et Pierre Torres - parlaient brièvement, chacun leur tour. Ils déclinaient leur nom et leur nationalité. Une première vidéo en août, une seconde en octobre. Depuis, plus rien. Le silence angoissant, le silence où tout est tragiquement possible.

En parler ou pas

Le ministère français des Affaires étrangères a créé une cellule de crise pour piloter la délicate question des otages. Quelqu'un a appelé les Torres pour leur demander de venir à Paris écouter les vidéos.

«Pierre n'avait pas l'air content. Je n'ai pas lu de panique dans ses yeux, mais de la colère», dit Mme Torres. À l'époque, le public ignorait que Pierre et Nicolas Hénin avaient été enlevés. Leurs parents se sont tus pendant trois mois et demi, mais le silence était devenu insupportable. «On mentait, rappelle Mme Torres. Les gens nous demandaient: «Et Pierre?» On répondait: «Ah, il est toujours en Syrie».C'était très difficile.»

Doit-on se taire ou en parler? L'éternelle question.

«Un ex-otage nous a déjà dit: «Un otage dont on ne parle pas est un otage mort», explique M. Torres. Au début, on n'a rien dit, on espérait que Pierre soit rapidement libéré. Puis on a décidé d'en parler, mais on a beaucoup hésité avant de le faire.»

Ils vivaient dans la hantise de prononcer un mot de travers qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour leur fils; ils avaient peur d'attiser la colère des ravisseurs, qui auraient pu se venger en tuant les otages. La mère de Pierre pense aux caricatures de Mahomet, publiées dans un journal danois, qui ont soulevé la colère des musulmans.

«Les ravisseurs n'ont aucun sens de l'humour. Alors, il faut parler, mais ne rien dire», résume-t-elle.

L'inquiétude

Ils ne savent rien des conditions de détention de leur fils. Est-il menotté? A-t-il faim? Froid? Est-il enfermé? Menacé? Battu?

Mme Torres a passé des heures sur l'internet. Elle navigue avec aisance dans les eaux complexes de la Syrie, elle connaît les différents groupes djihadistes, l'implication des pays-clés, comme l'Iran, le Liban, la Russie, l'Arabie saoudite, la perplexité de cette région explosive, l'inertie de la communauté internationale, qui n'ose pas intervenir de peur de faire plus de mal que de bien.

La veille de notre rencontre, un journaliste espagnol enlevé en Syrie par l'EILL a été libéré après six mois de captivité, soulevant un immense espoir chez les parents de Pierre.

«Ça bouge, c'est bon signe, dit Mme Torres. On a tout le temps peur d'apprendre une mauvaise nouvelle.»

Ils ont peur, mais ils ont confiance dans leur fils. «Pierre a une grande résilience, affirme M. Torres. Il est très solide.»

Cette résilience, M. Torres l'a léguée à son fils. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a passé deux ans et demi dans un camp d'internement pour réfugiés espagnols dans le sud de la France. Il n'avait que 13 ans. À sa sortie du camp, il pesait 33 kg. Il était maigre à faire peur, mais il avait survécu. Comme son fils qui survivra. M. Torres n'en doute pas un seul instant.

Les journalistes et le conflit syrien

Au moins 50

Nombre d'acteurs de l'information qui ont été enlevés.

Plus d'une dizaine

Nombre de journalistes étrangers qui sont actuellement arrêtés, retenus en otage ou portés disparus.

Au moins 23

Nombre de journalistes de toutes les nationalités qui ont été tués.

Au moins 58

Nombre de journalistes citoyens syriens ont été tués.

Source: le site otagesensyrie.org. Ces chiffres datent de la fin du mois d'août 2013.




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