CIA: des techniques de torture inédites révélées

En 2014, la divulgation du sommaire du rapport... (Photo Jewel SAMAD, Archives Agence France-Presse)

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En 2014, la divulgation du sommaire du rapport du Sénat américain sur le programme de la CIA, qui levait le voile sur les conditions de détention dans les prisons secrètes, avait suscité une vague d'indignation. Les révélations faites par deux anciens détenus et rapportées par Human Rights Watch indiquent que la situation pour les prisonniers était encore plus grave que ce qui avait été dit à ce jour.

Photo Jewel SAMAD, Archives Agence France-Presse

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Des témoignages recueillis récemment par Human Rights Watch auprès de deux Tunisiens qui ont été parmi les premiers détenus des geôles secrètes de la CIA révèlent l'utilisation de techniques de torture inédites.

Lotfi al-Arabi el-Gherissi, 52 ans, était soupçonné par... (IMAGE tirée d’une vidéo de HUMAN RIGHTS WATCH) - image 1.0

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Lotfi al-Arabi el-Gherissi, 52 ans, était soupçonné par la CIA d'entretenir de liens avec Al-Qaïda. Il n'a jamais été accusé formellement de quoi que ce soit par les autorités américaines.

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Un nouveau rapport de l'organisation indique qu'ils ont été frappés longuement avec des bâtons, menacés avec une chaise électrique improvisée et soumis à des « formes variées » de techniques utilisant l'eau qui vont au-delà de celles ayant été rapportées par le passé.

Ils affirment également avoir été suspendus pendant des semaines par les poignets dans une position qui les obligeaient à se tenir debout dans le noir, vêtus uniquement d'une couche improvisée qui n'était changée qu'occasionnellement.

La divulgation fin 2014 du sommaire du rapport du Sénat américain sur le programme de la CIA, qui avait suscité une vague d'indignation, évoquait des séances de suspension de 48 heures.

« On a toujours pensé que la situation réelle dans les prisons secrètes devait être encore plus grave que celle qui était décrite dans le sommaire », indique une juriste responsable des questions de sécurité nationale à Human Rights Watch, Laura Pitter, qui s'est rendue en Tunisie l'été dernier pour rencontrer les deux anciens détenus.

Ridha el-Najjar, 51 ans, et Lotfi al-Arabi el-Gherissi, 52 ans, ont été rapatriés l'année dernière et libérés par les autorités locales après avoir été détenus pendant 13 ans par les États-Unis.

Ils avaient été appréhendés tous deux en 2002 au Pakistan et gardés pendant plusieurs mois dans une prison secrète identifiée par le nom de code « Cobalt » en Afghanistan.

Selon le rapport sénatorial, Ridha el-Najjar était initialement considéré comme une personnalité de grande importance par la CIA, qui le soupçonnait d'être un garde du corps d'Oussama ben Laden.

UN « HOMME BRISÉ »

Premier détenu de la prison Cobalt, il a été soumis à des techniques d'interrogatoire qui ont fait de lui, en quelques mois, un « homme brisé » sur le point de « s'effondrer complètement ». L'approche utilisée avec lui serait ensuite devenue une « référence » pour les détenus subséquents.

En entrevue avec Mme Pitter, Riddha el-Najjar a indiqué qu'il avait été suspendu par les poignets pendant pratiquement trois mois. Chaque jour, il était détaché pour « être interrogé ou soumis à une autre forme de torture » et retourné ensuite à sa cellule dans la même position. Ses pieds, parfois seulement ses orteils, pouvaient toucher le sol. D'autres fois, il était carrément suspendu dans les airs.

Le seul moment où Riddha el-Najjar voyait de la lumière était lorsque les interrogateurs projetaient un faisceau lumineux dans ses yeux pour lui poser des questions.

La nourriture était volontairement rendue « dégoûtante » et « indigeste » et pouvait contenir des pierres, de la terre, des cheveux et même des mégots de cigarette, a relevé Ridha el-Najjar, qui a perdu près de 50 kg en détention.

L'ancien détenu affirme avoir été ciblé au visage pendant de longues périodes avec un puissant jet d'eau. Il a aussi eu la tête plongée à plusieurs reprises dans un bac d'eau.

Lofti al-Arabi el-Gherissi, qui se voyait accuser d'entretenir des liens avec Al-Qaïda, relate de son côté avoir été sanglé sur une longue planche et plongé complètement dans un bain d'eau froide, la tête tournée vers le bas, de telle manière qu'il ne pouvait respirer.

Ces techniques diffèrent, selon Mme Pitter, des cas de simulacres de noyade (waterboarding) déjà rapportés dans lequels de l'eau est versée sur le visage d'une personne dans le but de susciter une sensation de suffocation.

Les deux détenus, qui n'ont jamais été accusés formellement de quoi que ce soit par les autorités américaines, ont été emprisonnés brièvement à leur retour en Tunisie en 2015 avant d'être définitivement libérés.

Ils vivent aujourd'hui avec leur famille sans aucun soutien de l'État pour surmonter les séquelles psychologiques ou physiques découlant de la torture et de leur longue incarcération.

Mme Pitter espère que leurs révélations sur les conditions de détention à la prison Cobalt mèneront à des accusations criminelles contre les geôliers et leurs dirigeants.

Le scénario paraît cependant peu probable puisque aucune accusation n'a été portée à ce jour contre de hauts responsables du programme de la CIA.

« Disons que je ne m'attends pas à avoir d'appel sous peu de l'administration », ironise la représente de Human Rights Watch.

UNE POURSUITE QUI APPORTERA DES RÉPONSES?

Un éclairage plus approfondi sur les prisons secrètes de la CIA pourrait venir d'un procès intenté aux États-Unis par d'anciens détenus contre deux psychologues qui ont joué un rôle-clé dans l'élaboration des pratiques d'interrogatoire controversées de l'agence de renseignements.

Un juge fédéral vient d'ordonner que deux anciens hauts responsables du programme soient entendus dans le cadre de la procédure, qui est soutenue par l'American Civil Liberties Union (ACLU).

Un ex-conseiller juridique de la CIA, John Rizzo, doit notamment être interrogé. Dans un courriel datant de 2003 qui a été révélé récemment, il avait estimé que l'administration trouverait le moyen juridiquement de contourner les conventions interdisant la torture et « d'autres irritantes petites obligations internationales ».

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