Johanne* vit avec deux maladies auto-immunes, dont la maladie de Crohn. En 2015, elle se fait prescrire pour la première fois un médicament de spécialité. Elle est alors inscrite au programme de soutien aux patients (PSP) de la compagnie pharmaceutique qui l’informe qu’elle recevra son nouveau traitement d’une pharmacie autre que sa pharmacie habituelle. Ce parcours trop fréquent illustre une réalité préoccupante, selon l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP), qui dénonce ces pratiques interdites.

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Des pratiques qui vont à l’encontre du droit des patients et des lois en vigueur

Les médicaments de spécialité, comme celui prescrit à Johanne, servent notamment à traiter des maladies chroniques, complexes ou rares, comme l’arthrite rhumatoïde, la fibrose kystique et certains cancers.

Pour plusieurs de ces médicaments, les coûts s’avèrent élevés, et leur administration peut nécessiter des soins et des suivis particuliers. De nombreux fabricants ont ainsi mis sur pied des PSP pour encadrer la thérapie et la gestion de l’aide financière, le cas échéant. Toutefois, l’AQPP soulève que des pratiques interdites se sont installées au fil des années.


En effet, dans plusieurs cas, au moment de se faire prescrire sa médication, le patient est dirigé par le PSP vers une pharmacie désignée, laquelle entretient des relations préférentielles avec le PSP, selon ce que constate l’Association.

Pourtant, au Québec, les règlements et les lois en vigueur protègent le droit des patients de choisir leur pharmacien de façon libre et éclairée. Aucun intervenant ne peut imposer un choix de pharmacie ou exercer une pression sur un patient à cette fin. Il est également contraire au code de déontologie des pharmaciens d’obtenir de la clientèle par le biais d’un intermédiaire, soit le PSP.

Lorsque j’ai informé le PSP que je voulais être servie à ma pharmacie de quartier habituelle, des intervenants ont tenté de m’en dissuader en me laissant entendre que mon pharmacien habituel n’était pas habilité à suivre ma nouvelle thérapie et que le remboursement de mon médicament serait plus simple ainsi.

Johanne

Dans un contexte où le patient est dans une situation de grande vulnérabilité, il se voit privé de son droit fondamental de choisir librement et sans pression de tiers la pharmacie où il souhaite être servi et accompagné tout au long de son parcours. Ces pratiques illégales doivent cesser.

Benoit Morin, pharmacien propriétaire et président de l’AQPP


Un parcours de soins fragmenté

Alors que tous les pharmaciens ont l’expertise et le droit de pratique requis pour prendre en charge les médicaments de spécialité, les patients sont détournés de leur pharmacie habituelle vers une pharmacie qui est parfois située à des centaines de kilomètres de leur domicile, ce qui fragmente leur parcours de soins.

Lorsque nous servons un patient, nous devons veiller à l’efficacité et à la sécurité de l’ensemble de ses traitements. Ces pratiques illégales nous empêchent d’assurer une prise en charge complète et optimale du patient.

Benoit Morin, pharmacien propriétaire et président de l’AQPP


Dans ce contexte, l’AQPP encourage les patients à informer leur pharmacie habituelle si on les incite à se procurer un médicament dans une pharmacie autre que la leur.


Le gouvernement doit agir dans l’intérêt des patients

De plus en plus de patients se verront prescrire ce genre de médicaments dans le futur⁠1. Si rien n’est fait, l’AQPP craint que le problème soit appelé à s’aggraver. D’après l’Association, un petit nombre de pharmacies, en collaboration avec certains joueurs de l’industrie pharmaceutique, contrôle une part importante du marché. À l’heure actuelle, 6 des 1900 pharmacies communautaires du Québec servent 40 % des patients ayant recours à ce type de traitement. Pour certaines molécules, cette proportion s’élèverait même à plus de 90 %. ⁠2

Les pharmacies communautaires sont un pilier important dans les soins de première ligne au Québec. Or, l’AQPP est d’avis que les pratiques illégales qui entourent la distribution des médicaments de spécialité freinent leur capacité à élargir leurs services, allant même jusqu’à mettre en péril la pérennité du réseau des pharmacies communautaires présentes dans toutes les régions du Québec.

Est-ce judicieux de concentrer entre les mains de quelques pharmacies la prise en charge de tous les patients prenant des médicaments de spécialité aux dépens des pharmacies de proximité, qui jouent un rôle accru en première ligne de soins ? Le gouvernement doit agir pour faire respecter les lois et règlements en vigueur.

Benoit Morin, pharmacien propriétaire et président de l’AQPP


* Prénom fictif pour protéger l’identité de la patiente

1 Avec une croissance estimée de 7 à 8 % par année, les médicaments de spécialité occuperaient de 45 à 50 % de l’ensemble du marché des médicaments au Québec en 2030 (projections estimées basées sur des données de marché de Mordor Intelligence et de HTF Market Intelligence).

2 Selon les transactions soumises pour les patients assurés par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) en 2023.