La Cour suprême du Mexique a provoqué une onde de choc en déclarant inconstitutionnelle la criminalisation de l’avortement. Les organisations prochoix sont évidemment ravies, mais elles préviennent qu’il reste encore beaucoup à faire pour que les femmes puissent subir librement cette intervention dans un pays conservateur imprégné de catholicisme, où la pression sociale a parfois un impact aussi important que la loi. Un dossier de Marc Thibodeau

Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Simuler une fausse couche pour éviter la prison

Aguascalientes – Maria*, qui est originaire du nord du Mexique, traversait une période difficile l’automne dernier lorsqu’un homme rencontré plus tôt dans le cadre d’une entrevue professionnelle lui a proposé de l’accompagner à Cancún pour une semaine.

Elle était loin de se douter que l’escapade marquerait le point de départ d’une série de rebondissements qui l’obligeraient à jouer l’actrice dans un des moments les plus difficiles de sa vie pour échapper à la justice et à l’ire de sa famille.

La jeune femme de 25 ans venait de rompre avec son conjoint de longue date et de perdre son emploi lorsque la proposition est venue.

Son courtisan, un homme de 10 ans son aîné qui gérait les communications d’un acteur politique influent, a insisté pendant le voyage pour avoir des rapports sexuels non protégés, allant même jusqu’à évoquer, d’étrange façon, le projet d’avoir un enfant avec elle alors qu’ils se connaissaient à peine.

Plutôt que de le repousser, Maria dit avoir laissé aller les choses parce qu’elle se sentait coincée et partiellement responsable de la situation. « J’étais très fragile », constate-t-elle en entrevue à La Presse.

PHOTO DANIEL BECERRIL, REUTERS

Manifestation célébrant la décision de la Cour suprême du Mexique sur l’avortement, le 7 septembre dernier

Que des félicitations

Un mois plus tard, ses craintes deviennent réalité. Après avoir menti à ses parents pour sortir un samedi matin sans susciter d’interrogations, elle fait un test de grossesse confirmant qu’elle était enceinte.

Maria est « terrifiée » par la perspective de devoir en parler à sa famille, ce qui n’empêche pas une amie à qui elle se confie de la féliciter avec enthousiasme parce qu’« elle va avoir un enfant ».

Dans un groupe de soutien psychologique où elle se rend pour chercher à voir clair dans sa situation, d’autres femmes la félicitent à leur tour, exacerbant sa confusion.

Son amant d’une semaine, aux abonnés absents dans le mois suivant le retour de Cancún, réagit à son tour avec enthousiasme à l’annonce de la grossesse, lui promettant de réorganiser sa vie pour pouvoir assurer son soutien.

Lorsque je lui ai dit, il a pris le téléphone et a appelé sa sœur devant moi pour lui dire qu’il allait être père. Il disait que j’étais sa copine.

Maria

L’enthousiasme de l’homme est cependant peu convaincant pour Maria, qui décide finalement de mettre un terme à la grossesse alors qu’elle approche de la 12semaine de gestation.

Sa décision est périlleuse puisque l’État de Coahuila où elle habite criminalise l’avortement, ce qui l’expose potentiellement à une peine d’emprisonnement de trois ans. Il faut aussi composer avec le risque que le géniteur lui en veuille et décide de la dénoncer à la police s’il apprend ce qu’elle a fait. « Je savais qu’il avait les contacts pour me nuire s’il le voulait », dit-elle.

  • Séance de prière devant le siège de la Cour suprême, à Mexico, de militants catholiques opposés à l’avortement, en juin 2020

    PHOTO PEDRO PARDO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

    Séance de prière devant le siège de la Cour suprême, à Mexico, de militants catholiques opposés à l’avortement, en juin 2020

  • Manifestation provie au centre de Mexico après le jugement rendu par la Cour suprême

    PHOTO GUSTAVO GRAF MALDONADO, REUTERS

    Manifestation provie au centre de Mexico après le jugement rendu par la Cour suprême

  • Manifestation provie au centre de Mexico après le jugement rendu par la Cour suprême

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    Manifestation provie au centre de Mexico après le jugement rendu par la Cour suprême

  • Manifestation provie au centre de Mexico après le jugement rendu par la Cour suprême

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    Manifestation provie au centre de Mexico après le jugement rendu par la Cour suprême

  • Manifestation provie au centre de Mexico après le jugement rendu par la Cour suprême

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    Manifestation provie au centre de Mexico après le jugement rendu par la Cour suprême

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Avec l’aide d’une organisation de soutien contactée en ligne, la jeune femme décide de procéder à un avortement médicamenteux à base de misoprostol, un produit accessible en vente libre qui provoque des contractions de l’utérus.

Elle décide aussi qu’il lui faut jouer le grand jeu pour tromper à la fois le futur père et ses propres parents, à qui elle a avoué sa grossesse. Pour eux, l’avortement est hors de question.

Alors même que Maria doit encaisser le choc physique et émotif de l’intervention, elle doit simuler qu’il s’agit d’une fausse couche. Dans le milieu de la nuit, elle alerte ses parents au fait qu’elle perd du sang et feint de s’inquiéter.

À l’hôpital, plusieurs membres de sa famille se manifestent et lui demandent de solliciter l’avis d’un second médecin après qu’un premier praticien a confirmé la perte du fœtus sans soupçonner un avortement. Son ancien prétendant la presse aussi en ce sens.

Une gynécologue vient finalement à sa rescousse en lui disant qu’elle peut autoriser sa sortie de l’hôpital.

« Elle m’a dit que c’était mon corps et que c’était à moi de décider. Je pense qu’elle savait ce que j’avais fait », dit Maria, qui a finalement réussi à tromper tout le monde dans son entourage.

Près d’un an après sa mésaventure, la Cour suprême mexicaine a déclaré inconstitutionnelles des dispositions du code pénal de l’État de Coahuila criminalisant l’avortement. Une décision similaire a suivi pour l’État de Sinaloa.

Ils s’ajoutent à quatre autres États qui ont déjà légalisé l’interruption de grossesse, dont Mexico, la capitale, qui a ouvert la voie dans le pays il y a une quinzaine d’années en permettant l’avortement jusqu’à 12 semaines de gestation.

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Des femmes célèbrent la décision de la Cour suprême à Saltillo, capitale de l’État de Coahuila, le 7 septembre dernier

Des contestations juridiques basées sur la décision de l’important tribunal vont progressivement se mettre en branle dans plusieurs autres États où la criminalisation perdure, mais « tout ne se fait pas automatiquement », prévient Isabel Fulda, directrice adjointe du Grupo de informacion en reproduccion elegida (GIRE), une organisation qui milite pour les droits des femmes.

En attendant, les Mexicaines qui désirent un avortement et qui ont les moyens de se déplacer continueront de se rendre dans un des États l’ayant légalisé pour obtenir le service.

La majorité optera cependant pour l’avortement médicamenteux avec le misoprostol, qui demeure largement accessible malgré les efforts d’élus locaux conservateurs pour restreindre les ventes.

Maria estime qu’aucune de ses compatriotes ne devrait avoir à revivre ce qu’elle a vécu et craindre la prison sous prétexte de ne pas vouloir mener une grossesse à terme.

Bien qu’elle se réjouisse de la décision du plus haut tribunal du pays, la jeune femme n’imagine pas le jour où elle pourra dire toute la vérité à ses parents.

« L’avortement sera peut-être possible un jour un peu partout au Mexique, mais il ne sera pas nécessairement accessible pour autant en raison de la pression sociale », prévient-elle.

*La Presse a utilisé un prénom fictif pour protéger l’identité de la jeune femme interviewée

La fin de la peur ?

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« L’avortement à Coahuila n’est plus un délit » dit cette banderole déployée par des femmes à Saltillo, capitale de l’État de Coahuila, le 7 septembre dernier, jour du jugement du plus haut tribunal du pays.

Les Mexicaines qui décident de se faire avorter dans des États du pays où la pratique est interdite ont depuis longtemps de bonnes raisons de craindre les foudres des autorités puisque les peines d’emprisonnement ne sont pas rares.

Selon le Grupo de informacion en reproduccion elegida (GIRE), qui milite activement depuis des années pour la dépénalisation, non moins de 170 femmes ont été incarcérées entre 2010 et 2020 après avoir subi une interruption de grossesse, les peines variant de trois mois à six ans.

Des milliers de femmes ont par ailleurs fait l’objet de plaintes qui n’ont pas abouti à des mises en accusation formelles.

C’est une peur que toutes les Mexicaines devaient avoir en tête en accédant aux services de santé, même celles qui ont eu une fausse couche puisqu’elles risquaient d’être poursuivies à tort.

Isabel Fulda, directrice adjointe de GIRE

La récente décision de la Cour suprême de décriminaliser l’avortement représente un développement « historique » libérateur, souligne la militante, qui ne s’attendait pas à ce que le plus haut tribunal du pays envoie un signal aussi clair.

« Ses membres se sont montrés sensibles par le passé aux questions liées aux droits des femmes, mais pas d’une manière aussi tranchée », relève Mme Fulda, qui se réjouit par ailleurs de constater que le président Andrés Manuel López Obrador (AMLO) et le gouvernement se montrent respectueux de la décision.

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Andrés Manuel López Obrador, président du Mexique

« AMLO n’est pas très ouvert sur la question de l’avortement et sur les droits des femmes en général. C’est un chrétien qui ne soutient pas les causes féministes, mais il ne semble pas vouloir faire d’obstruction dans le dossier », dit-elle.

La décision de la Cour suprême est aussi une bonne nouvelle pour les organisations d’aide qui prodiguent des conseils aux femmes cherchant à se faire avorter.

Lever la menace

L’organisation Morras Help Morras, qui accompagne chaque année à distance des milliers de femmes souhaitant obtenir un avortement médicamenteux à domicile, a été menacée à quelques reprises par la justice, mais n’a jamais eu à composer avec l’emprisonnement de l’un de ses membres, note en entrevue sa codirectrice, Dahlia de la Cerda.

La décriminalisation devrait en fin de compte lever pour de bon la menace qui pèse sur le personnel de l’organisation, note Mme de la Cerda, qui insiste, tout comme Mme Fulda, sur le fait que le processus risque de prendre du temps.

La Cour suprême a invalidé des dispositions légales criminalisant l’avortement dans deux États du nord du pays, créant un précédent qui ne s’applique pas automatiquement à l’ensemble du pays.

Des démarches devront être menées État par État, relèvent les deux militantes, qui s’attendent à ce que des élus locaux tentent de freiner le processus.

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Aguascalientes, capitale de l’État du même nom

Une vive opposition est notamment à prévoir dans l’État d’Aguascalientes, au centre du pays, où le Congrès local a adopté l’année dernière une loi précisant que les dispositions légales criminalisant l’avortement doivent s’appliquer au fœtus dès sa conception.

La politicienne qui a piloté le dossier, Paloma Amezquita, issue du Parti action nationale (PAN), relève en entrevue que la population locale demeure largement opposée à l’avortement, quoi qu’en dise la Cour suprême.

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Paloma Amezquita, ex-députée du Parti action nationale

« Nous devons continuer à lutter pour donner aux gens d’Aguascalientes ce qu’ils veulent », indique l’ex-députée.

Les avancées du camp prochoix au Mexique surviennent paradoxalement alors qu’un mouvement contraire est en cours aux États-Unis.

Le Texas a notamment créé un électrochoc en introduisant une loi qui interdit l’avortement au-delà de six semaines et permet à n’importe qui de poursuivre au civil une personne qui bafoue l’interdit ou aide une femme à le faire. La Cour suprême américaine a refusé d’intervenir rapidement dans le dossier, encourageant du coup d’autres États conservateurs à emboîter le pas.

Isabel Fulda, de GIRE, déplore ces développements mais ne craint pas qu’ils aient une influence au Mexique.

« Les États-Unis sont nos voisins, mais la Cour suprême et les élus mexicains suivent plutôt ce qui se passe en Amérique latine », relève la militante.

Les militants prochoix se réjouissent notamment de constater que l’Argentine a décidé en janvier de légaliser l’avortement et que des contestations juridiques en cours au Chili et en Colombie pourraient aussi favoriser des changements en ce sens.

La plupart des pays de la région conservent néanmoins pour l’heure une approche restrictive qui force nombre de femmes à procéder de facto dans l’illégalité, souvent avec le misoprostol.

Selon le Guttmacher Institute, un centre de recherche américain, près du tiers des grossesses survenues en Amérique latine et dans les Caraïbes entre 2010 et 2014 se sont terminées par un avortement.