L'armée a répliqué avec violence samedi aux frontières du Venezuela, obligeant les partisans de l'opposant Juan Guaidó à renoncer à livrer une aide humanitaire attendue avec impatience, mais que refuse le président Nicolas Maduro en dénonçant une tentative déguisée d'intervention américaine.

ESTEBAN ROJAS À UREÑA, AVEC RODRIGO ALMONACID À CÚCUTA AGENCE FRANCE-PRESSE

Au moins deux personnes ont été tuées, dont un garçon de 14 ans, et plus de 300 blessées au cours de la journée : les deux personnes décédées ont été tuées par balles dans des heurts qui ont fait également plus d'une trentaine de blessés à la frontière avec le Brésil.  

Une ONG locale, Foro Pena, a accusé les militaires vénézuéliens d'avoir ouvert le feu sur la foule qui réclamait le passage des convois humanitaires. Une femme avait déjà été tuée au même endroit vendredi.

Côté colombien, les autorités ont fait état de 285 blessés parmi les manifestants mobilisés pour exiger le passage des convois. Face à cette violence, le gouvernement colombien, soutien affiché de M. Guaidó, a ordonné le retour des camions « pour protéger l'aide » et dénoncé des « violations des droits humains ».

« Cette action pacifique et de caractère humanitaire a été interrompue depuis le Venezuela sous le régime usurpateur de Maduro avec une répression violente et disproportionnée », a insisté devant la presse le ministre colombien des Affaires étrangères, Carlos Holmes Trujillo, dans la ville frontalière de Cucuta.

Camions brûlés

En outre, deux camions d'aide et leur cargaison - des médicaments, a précisé le ministre -, ont été incendiés. Une députée pro-Guaidó, Gaby Arellano, a accusé les forces de l'ordre vénézuéliennes d'avoir agi sur ordre du président Maduro.

Par ailleurs, la marine vénézuélienne a menacé de tirer sur un navire parti mercredi du territoire américain de Porto Rico avec de l'aide humanitaire à son bord. Selon le gouverneur de l'île, Ricardo Rossello, le bâtiment « a reçu des menaces directes de tir de la part de vaisseaux vénézuéliens » et a dû rebrousser chemin.

Juan Guaidó, 35 ans, reconnu comme président par intérim par une cinquantaine de pays, avait fixé la journée de samedi comme date-butoir pour la livraison de l'aide, stockée aux portes du pays.

Il a lancé l'épreuve de force à la mi-journée en annonçant sur Twitter l'entrée au Venezuela d'un premier convoi via la frontière brésilienne.

« Attention Venezuela : nous annonçons officiellement QU'EST ENTRE le premier chargement d'aide humanitaire depuis notre frontière avec le Brésil » a-t-il lancé depuis Cucuta en saluant « une grande réussite ».

Mais des journalistes de l'AFP présents dans la ville frontalière de Pacaraima (nord du Brésil) ont constaté que les deux camions chargés d'aide envoyés par le Brésil avaient dû rebrousser chemin en début de soirée : « Guaidó nous a donné l'ordre de préserver les produits. Nous voulons passer de manière pacifique », a expliqué par mégaphone un responsable des opérations. « Notre bien le plus précieux, c'est notre vie, nous ne voulons pas nous faire massacrer ».

Alors que la tension montait aux frontières, deux marches concurrentes se tenaient à Caracas, l'une en blanc, en soutien à M. Guaidó et l'autre, en rouge, pour M. Maduro.

Plusieurs milliers de partisans de M. Guaidó se sont ainsi retrouvés devant l'aéroport militaire de la Carlota pour appeler l'armée à laisser passer l'aide.

S'exprimant devant des milliers de ses partisans, M. Maduro a annoncé la rupture des relations diplomatiques avec « le gouvernement fasciste de Colombie » et donné 24 heures « à l'ambassadeur et aux consuls » pour quitter le Venezuela en lançant : « Dehors, les oligarques ! ».  

Cependant, pour le président colombien Ivan Duque, traité de « diable » par M. Maduro, Juan Guaidó est le seul chef de l'État vénézuélien en exercice : sur Twitter, sa vice-présidente, Marta Lucia Ramirez, a rappelé que « notre gouvernement n'a pas désigné d'ambassadeur (à Caracas) et ne reconnait pas celui de Maduro dont le mandat s'est achevé le 9 janvier » -à la veille de son deuxième mandat controversé.

« Bienvenue du bon côté de l'histoire »

Pour bloquer l'entrée des convois, Caracas a ordonné la fermeture vendredi des trois principaux ponts frontaliers. Un quatrième, celui de Tienditas, était bloqué par l'armée depuis début février.

Défiant le leader chaviste, M. Guaidó a bravé vendredi un ordre judiciaire lui interdisant de quitter le territoire national et affirmé que l'armée, pilier du régime chaviste, avait « participé » à cette opération.  

Selon le ministre colombien, « plus de 60 militaires désarmés, dont plusieurs officiers, sont passés en territoire colombien et ont demandé refuge ».

L'un des militaires s'est présenté comme « le major Hugo Parra », en uniforme de la Force armée nationale bolivarienne.

« Je reconnais notre président Juan Guaidó et je lutterai avec le peuple vénézuélien à chaque étape », a déclaré l'officier devant la presse.

Outre la fermeture des grands ponts avec la Colombie et celle de la frontière terrestre avec le Brésil, M. Maduro a suspendu les liaisons avec l'île néerlandaise de Curaçao, autre point de stockage de l'aide.

Photo GUILLERMO MUNOZ, Agence France-Presse

L'opposant Juan Guaidó sourit à ses partisans rassemblés sur le pont international de Tienditas.