Avec des groupes armés qui contrôlent une partie du pays et la menace des enlèvements qui plane, une méfiance généralisée s’est installée à Port-au-Prince, ont raconté des Haïtiens à La Presse. Le Canada tient ce vendredi une conférence afin de favoriser l’entente nationale et d’endiguer la crise.

Publié le 21 janvier
Étienne Côté-Paluck Collaboration spéciale

(Port-au-Prince, Haïti) Une conférence virtuelle à laquelle doivent prendre part une vingtaine de ministres des Affaires étrangères est organisée ce vendredi par le Canada, avec la participation du gouvernement haïtien. Trois dossiers sont à l’ordre du jour : la coordination de l’aide humanitaire, l’avenir politique après l’assassinat du président et la sécurité du pays, au moment où des groupes armés en contrôlent une partie.

Nephtaly Augustin ne met plus les pieds à Port-au-Prince. « Je ne risquerai pas ma vie », explique-t-il d’entrée de jeu. De Pétion-Ville, en banlieue, le jeune représentant commercial ne descend plus dans la capitale haïtienne depuis qu’il a été kidnappé en février dernier. Pendant trois jours, ses deux frères et lui ont été séquestrés par un groupe armé, tandis qu’ils revenaient de chez leurs parents, sur la côte sud du pays.

PHOTO ÉTIENNE CÔTÉ-PALUCK, COLLABORATION SPÉCIALE

Nephtaly Augustin

« Après le kidnapping, comme je ne voulais pas quitter le pays définitivement, j’ai décidé de changer de zones de travail, poursuit-il. Une série de zones qui m’étaient affectées, je n’y vais plus, tout simplement, parce que la situation n’a pas changé, sinon qu’elle est devenue plus grave. »

Le Canada veut favoriser l’entente nationale

L’un des objectifs du Canada, lors de la rencontre de ce vendredi, sera de favoriser une entente nationale entre Haïtiens et Haïtiennes, selon l’ambassadeur du Canada à Port-au-Prince, Sébastien Carrière, à qui La Presse a parlé jeudi.

« On veut souligner le soutien international à Haïti à un moment critique de son histoire, à la fois sur le plan sécuritaire et sur le plan politique, explique-t-il. Ce qu’on cherche, c’est des solutions haïtiennes. »

Selon Sébastien Carrière, la seule façon dont le pays va avancer dans les prochains mois, c’est en se dirigeant graduellement vers des élections et la « restauration de la démocratie », à travers un consensus entre la classe politique et la société civile. Le président Jovenel Moïse a été assassiné en juillet dernier et un gouvernement non élu est en place depuis. Un échéancier vers des élections fait « partie de la solution » à discuter entre Haïtiens, d’après l’ambassadeur.

Je pense que personne ne veut des élections juste pour des élections. [Ça ne sert à rien] d’avoir un mauvais résultat avec un taux de participation anémique, parce que les gens ne sont pas engagés et pensent que les dés sont pipés.

Sébastien Carrière, ambassadeur du Canada en Haïti

« Invivable »

« Port-au-Prince est invivable », estime l’artiste de scène et satiriste Gaëlle Bien-Aimé. Elle a dû déménager ailleurs en ville l’été dernier, après des menaces de mort de quelqu’un qui disait connaître ses déplacements.

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Gaëlle Bien-Aimé

Je suis très traumatisée parce qu’on a déjà kidnappé des gens que je connais. Je sais que je suis livrée à moi-même. Port-au-Prince m’a fait perdre mes habitudes nocturnes.

Gaëlle Bien-Aimé, artiste

Un des plaisirs de la ville, dit Gaëlle Bien-Aimé, c’était ses bières Prestige partagées en fin de soirée dans de petits bars installés en bord de rue. Impossible, aujourd’hui, les rues se vident après 20 h sur les grands axes de la ville.

« Je limite mes trajets, que je fais surtout à moto, poursuit-elle. Les motos vont plus rapidement, peuvent se faufiler. Et je porte un casque, donc on ne peut pas me reconnaître. Du coup, je fais vite. Si mon chauffeur de moto n’est pas libre, j’annule le rendez-vous. J’ai vraiment très peur. »

Peur constante

Or, la peur constante impose une méfiance généralisée, fait valoir de son côté Sabine Lamour, sociologue rencontrée dans un quartier résidentiel près du centre de Port-au-Prince. Elle explique que cela rompt aussi des liens sociaux et familiaux.

Il y aurait ainsi un repli des Portauprinciens sur leur cercle rapproché. « Si je ne peux pas parler avec l’autre qui n’est pas dans mon cercle proche, comment vais-je créer des liens organiques avec lui ? Comment va-t-on créer une collectivité ensemble ? », demande Sabine Lamour.

Cela a des conséquences sur le plan politique, résume-t-elle, puisqu’on n’arrive pas à « créer ensemble ». « On n’arrive pas à discuter ensemble des problèmes. »

L’aide et l’étranger

Mme Lamour coordonne l’un des plus importants centres pour femmes victimes de violence de la capitale. Ces dernières années, l’organisme SOFA a bénéficié de nombreux programmes financés par le Canada pour encourager le respect des droits des femmes dans le pays.

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Sabine Lamour

On ne peut pas simplement plaquer les manières de faire de l’étranger en Haïti. Ce qui est important, c’est qu’il faut une volonté de rupture, et non la précipitation vers des élections.

Sabine Lamour, sociologue

L’une des meilleures manières d’aider Haïti depuis l’étranger, croit quant à elle Gaëlle Bien-Aimé, c’est d’empêcher l’entrée des armes et des munitions américaines, facilement accessibles aux États-Unis et parfois renvoyées en Haïti.

« On meurt et les armes arrivent des États-Unis. Il y a une quantité considérable de ports sans contrôle en Haïti, soit, mais c’est de chez eux que les choses viennent », déplore Gaëlle Bien-Aimé.

La communauté internationale est un acteur de la politique haïtienne, qu’on soit d’accord ou non, croit Nephtaly Augustin. La police haïtienne est également assez compétente pour agir, selon lui. « Si elle faisait pression sur le gouvernement haïtien, elle pourrait trouver des solutions [à l’insécurité] dans des délais assez courts. »

Meurtre de Jovenel Moïse : un deuxième suspect accusé à Miami

Le ministère de la Justice américain a inculpé jeudi un ressortissant haïtiano-chilien de complicité de meurtre, pour son rôle présumé dans l’assassinat du président d’Haïti Jovenel Moïse en juillet dernier. Les chefs d’accusation contre Rodolphe Jaar, 49 ans, ont été dévoilés devant un tribunal de Miami, en Floride, après son arrestation le 7 janvier en République dominicaine et son extradition lundi vers les États-Unis. Selon un document versé au dossier par le FBI, Rodolphe Jaar a admis lors d’un entretien en décembre avoir fourni des armes et des munitions au groupe de Colombiens accusé d’avoir perpétré le meurtre. Le 7 juillet 2021, un commando avait fait irruption dans la résidence privée du président haïtien Jovenel Moïse à Port-au-Prince et l’avait abattu de 12 coups de feu. Son assassinat aurait été organisé par un groupe de ressortissants américano-haïtiens basés en Haïti, qui aurait recruté le commando de Colombiens.

Agence France-Presse