Des Québécois d’origine cubaine interpellent le premier ministre

Nicolas Bérubé
Nicolas Bérubé La Presse

Bombardés d’appels à l’aide, d’images sanglantes de répression policière et de messages déchirants partagés sur Facebook et WhatsApp, des Québécois d’origine cubaine dénoncent ce qu’ils qualifient de réponse « timide » du gouvernement canadien à la violente répression menée depuis dimanche par le régime cubain.

« Le gouvernement cubain dit qu’il n’y a eu qu’un seul mort, mais c’est faux : on parle d’au moins 35 morts dans les violences policières depuis dimanche », dit Silvana Calderon Cabrera, Québécoise d’origine cubaine, qui suit d’heure en heure les derniers développements sur l’île.

Depuis dimanche, les Cubains qui ont manifesté sont attaqués par la police et l’armée, et ne peuvent pas se défendre, dit-elle. Plus de 130 personnes ont été arrêtées ou manquent à l’appel, dont José Daniel Ferrer, chef du groupe d’opposition le plus important de Cuba, et son fils.

« Aux nouvelles, on entend que les Cubains manifestent pour avoir de la nourriture ou des soins de santé. Mais 90 % d’entre eux manifestent parce qu’ils en ont assez de la dictature. Ils veulent la liberté. À Cuba, toutes les ressources vont à l’armée. Les gens n’ont rien. Ils ont des pierres pour lancer, c’est tout. Ça me brise le cœur… », souffle Mme Calderon Cabrera.

Elle a pu avoir ses parents au téléphone pour la première fois mercredi. « Mes parents habitent près de Santa Clara, dans le centre de l’île. D’habitude, on se parle sur WhatsApp, mais l’internet était bloqué à Cuba depuis le début de la semaine », dit-elle.

PHOTO YAMIL LAGE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des femmes utilisent leur téléphone cellulaire à La Havane, mercredi, alors que l’internet mobile, interrompu depuis dimanche, se rétablissait peu à peu à Cuba.

L’internet mobile, interrompu depuis les manifestations historiques de dimanche, se rétablissait mercredi à Cuba, mais il restait instable et il était impossible d’accéder aux réseaux sociaux et applications de messagerie instantanée, ont constaté des journalistes de l’Agence France-Presse.

« Violence extrême »

Québécoise d’origine cubaine, Maylin Medina consulte aussi en boucle les vidéos déchirantes que lui envoient sa famille et ses amis à Cuba.

C’est d’une violence extrême. Des policiers en sont rendus à entrer dans les maisons des gens qui ont manifesté et à les tuer devant leurs enfants. C’est terrible. C’est tellement tragique, ce qui est en train de se passer à Cuba.

Maylin Medina

D’autres témoignages indiquent aussi que des soldats vont chercher de force des adolescents dans leur maison pour qu’ils participent à la répression contre les manifestants.

« Le service militaire est obligatoire à 16 ans à Cuba. Donc, ils enlèvent des enfants devant leur mère pour qu’ils aillent ensuite réprimer les gens dans la rue, même s’ils ne veulent pas le faire. C’est horrible. »

« Pression pour une plus grande liberté à Cuba »

Questionné sur les mesures prises par La Havane pour réprimer la dissidence, le premier ministre Justin Trudeau a déclaré mardi que le Canada « ferait pression pour une plus grande liberté à Cuba ». Le premier ministre n’a toutefois pas voulu condamner la vague d’arrestations violentes et la mise hors ligne des médias sociaux et de l’accès internet.

« Le Canada a toujours été ami avec le peuple cubain, a déclaré M. Trudeau. Nous avons toujours appelé à plus de libertés et à plus de défense des droits de la personne à Cuba. Nous continuerons d’être là pour soutenir les Cubains dans leur désir d’une plus grande paix, d’une plus grande stabilité et d’une plus grande voix dans la façon dont les choses se passent. »

Mme Medina est choquée par cette réponse « inadéquate » du gouvernement canadien.

« Qu’attend Justin Trudeau pour condamner la violence ? Les Cubains canadiens, on est des citoyens, on contribue et on vote. Le premier ministre a des mots très durs contre des régimes qui sont loin de nous, mais quand le pays est un partenaire, il ne trouve pas les mots pour le dénoncer, et ce n’est pas acceptable. »

PHOTO FOURNIE PAR LESTER HARBERT

Manifestation devant le consulat général de Cuba, dimanche, à Montréal

Dimanche, des dizaines de membres de la diaspora cubaine de Montréal ont manifesté devant le consulat général de Cuba, situé sur le boulevard Décarie, à Montréal, et plusieurs y sont périodiquement retournés depuis.

Dimanche, Miguel Díaz-Canel, président de Cuba depuis 2019, a appelé les supporters du régime à descendre dans la rue et à « combattre » les manifestants. M. Díaz-Canel affirme que les manifestations ont été orchestrées par Washington afin de « fractionner » le Parti communiste cubain.

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Nombre de citoyens canadiens d’ascendance cubaine ou qui sont nés à Cuba

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Nombre de Québécois qui sont d’ascendance cubaine ou qui sont nés à Cuba

Source : Statistique Canada, recensement de 2016

Après de la mort de l’ex-président cubain Fidel Castro, en 2016, Justin Trudeau l’avait qualifié de « leader plus grand que nature ». Son refus d’aborder la question de la dictature et du bilan des droits de la personne à Cuba avait été critiqué.