Dix ans après avoir vécu en première ligne le séisme en Haïti, notre chroniqueuse retourne sur les lieux de la tragédie.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Ils sont jeunes, ils sont instruits, ils sont éloquents, ils maîtrisent les réseaux sociaux et savent parler aux médias étrangers. Ils ont choisi de s’impliquer dans leur pays, beaucoup en revenant s’y installer et en se lançant dans le militantisme citoyen.

Nombre d’entre eux avaient tout pour s’établir à l’étranger : visas, études dans de grandes universités, amis dans de grandes villes du monde. Ils ont plutôt décidé de s’impliquer chez eux pour changer Haïti.

PHOTO HECTOR RETAMAL, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des manifestants protestent contre le président Jovenel Moïse, le 7 février 2019.

Ce sont les « pétrochallengers » à l’origine d’un mouvement qui demande justice pour les fonds détournés de PetroCaribe qui devaient servir au développement d’Haïti ainsi qu’à une refonte complète du système politique. J’ai parlé à deux d’entre eux, Gilbert Mirambeau fils et Emmanuela Douyon.

Mais avant, une petite mise au point.

On a l’impression en lisant sur Haïti qu’il n’y a qu’une élite déconnectée et une population pauvre laissée à elle-même, mais il y a quelque chose entre les deux, des personnes allumées qui travaillent sans relâche, souvent depuis longtemps, à l’amélioration de leur société, sur lesquelles la communauté internationale, dans la reconstruction d’Haïti, aurait dû miser beaucoup plus que sur les ONG étrangères.

Le 12 janvier, pour les 10 ans du séisme, j’étais à un spectacle du centre culturel de la FOKAL, l’un des lieux les plus chouettes de Port-au-Prince. Un aimant pour les artistes et les penseurs progressistes. 

Entre deux chansons de la chorale de la FOKAL – parce qu’en Haïti, on passe toujours par la musique pour vivre –, nous avons observé une minute de silence à 16 h 53, heure du tremblement de terre. Et chanté tous ensemble l’hymne populaire Lage’l, de Beethova et Emmanuel Obas, cri de ralliement pour la libération d’Haïti…

Du côté des féministes, vous avez des organisations comme Solidarité Fanm Aysyèen et Kay Fanm, l’ITECA pour le soutien à l’agriculture locale, la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif ou GARR pour les réfugiés de la République dominicaine… Bref, il y a du monde d’Haïti sur le terrain depuis longtemps, terrain qu’ils connaissent mieux que n’importe quel coopérant étranger, parce qu’ils sont du pays.

« Nou pap dòmi »

Au fil des dictatures, des crises et des catastrophes naturelles, l’un des grands drames d’Haïti est la fuite des cerveaux. Haïti a donné au monde beaucoup de ses meilleurs citoyens qui sont venus enrichir les sociétés qui les ont accueillis. 

Mais le séisme de 2010 a secoué de jeunes Haïtiens qui ont décidé de se consacrer à leur pays. C’est le cas de Gilbert Mirambeau fils, qui a déjà vécu à Montréal et qui a fondé avec deux partenaires en Haïti le plus grand studio de production cinématographique, Muska Group.

Il s’est transformé en militant de façon assez spectaculaire lorsque, le 14 août 2018, l’une de ses publications est devenue virale sur les réseaux sociaux. Sur une photo, les yeux bandés, il tenait une affiche sur laquelle l’on pouvait lire : Kote kob petrocaribe a ? (« Où est passé l’argent de PetroCaribe ? ») 

« On avait un ras-le-bol généralisé », explique Gilbert Mirambeau fils, que j’ai rencontré dans les bureaux hyper modernes de Muska Group, à Port-au-Prince. 

PHOTO CHANTAL GUY, LA PRESSE

Gilbert Mirambeau fils

J’ai dit haut et fort ce que tout le monde pensait. Dans le sens qu’il faut qu’on ait de la justice, on veut savoir il est passé où, cet argent. Ils devaient prendre ces fonds et les injecter dans notre économie pour des projets socio-économiques et ils ont juste acheté des bateaux et construit des villas, ils ont fait leur argent sur notre dos. Alors que nous, on s’attendait à un changement.

Gilbert Mirambeau fils

Emmanuela Douyon, qui a fait ses hautes études en économie à Taïwan, a été spontanément interpellée par la publication de Gilbert, comme bien d’autres. « Je me suis dit : wow, c’est tellement bien qu’il ait posé cette question, explique-t-elle. Je me suis mise à partager ça sur les réseaux sociaux. J’ai été au premier sit-in devant la Cour des comptes et, ensuite, à toutes les manifs. » 

Emmanuela Douyon a d’ailleurs pris la parole au Congrès américain en décembre dernier pour dénoncer la présidence de Jovenel Moïse.

Ainsi est né le mouvement pacifique Nou pap dòmi (Nous ne dormons pas), après une nuit où des militants ont dormi devant la Cour des comptes, et qui demandent des comptes justement. 

La première chose qu’ils veulent attaquer est l’impunité, un cancer ici. Il doit y avoir un procès, il doit y avoir des condamnations. 

PHOTO CHANTAL GUY, LA PRESSE

Emmanuela Douyon

Si, au moins, on commençait par là ? Ce n’est même pas une vision utopique d’un pays, c’est juste mettre les bases. C’est quand, la dernière fois que quelqu’un a payé pour avoir été dans la corruption ? Il faut des exemples.

Emmanuela Douyon

« Il n’y a pas de justice, pas de conséquences à leurs actions, souligne Gilbert Mirambeau fils. C’est justement ce que j’essayais de montrer par cette photo qui a débouché sur un mouvement. C’était un immense “plus jamais”, car il faut une rupture. » 

Cela devrait d’ailleurs concerner tout autant l’échec de certaines ONG qui n’ont jamais eu à répondre de leurs incompétences. Il n’y a pas de surveillance, très peu de coordination dans la réponse aux besoins. Quand on dit qu’il faut changer le système, ça touche énormément d’aspects. Nou pap dòmi ne veut pas seulement le départ de Jovenel Moïse, impliqué dans le scandale PetroCaribe ; il veut aussi écarter les politiciens de l’opposition qui pourraient reconduire la même situation, peut-être en pire.

Le drame de la dépolitisation

La force du mouvement rappelle chez nous celle des carrés rouges, par exemple. Et ça, c’est une nouveauté en Haïti. Les dictatures et les dérives politiques haïtiennes pendant des décennies ont fait que les personnes honnêtes et sincères, qui veulent s’engager, se méfient de la chose politique. 

« Moi, je dis que c’est nous qui devons nous impliquer, dit Gilbert Mirambeau fils. Le citoyen lambda, dont je suis, il doit s’engager. On a oublié nos droits et nos devoirs. Je pense que ça va plus loin. On a été traumatisés par la dictature des Duvalier, puis par Aristide et les chimères. On a été totalement dépolitisés. Construire un pays, ça prend une jeunesse, et 60 % de cette jeunesse est au chômage et ne fout rien. Donc, qu’elle s’implique. La question est de s’engager. C’est ce qu’on essaie d’apporter dans le discours depuis le jour 1. »

Ils sont très conscients qu’ils appartiennent à la jeunesse privilégiée d’Haïti. Les pétrochallengers sont actuellement dans un mouvement de repli quand des manifestations plus violentes ont mené au peyi lòk (pays bloqué) pendant des semaines cet automne, alors que leurs moyens ont toujours été pacifiques. 

Qui sont dans ces manifs, plurielles ? Des citoyens en colère, d’autres qu’on dit manipulés par l’opposition, des criminels qui en profitent. Mais les pétrochallengers ne condamnent pas, car ils savent que la société haïtienne ne peut pas continuer comme ça, comme si elle était sur le Titanic

« Dans la rue, tous ces enfants qui cognent sur ma voiture pour avoir de l’argent seront des ados demain et que vont-ils faire ? se demande Emmanuela Douyon. Personne ne s’occupe d’eux. Moi, je suis vraiment mal à l’aise. Venir en Haïti et penser que je peux être tranquille, c’est impossible. Mes parents étaient loin d’être riches, ils étaient de la basse classe moyenne, mais quand les gens me voient avec une voiture, ils ne pensent pas que mes parents ont dû galérer. Selon eux, j’ai une voiture, et ils se disent qu’une jeune femme avec une voiture doit sûrement être la femme de quelqu’un. Ils sont en colère, ils cassent ma voiture, mais ce n’est pas à moi de les blâmer. On est conscient qu’on ne peut se concentrer sur sa petite vie pendant que le pays s’enfonce. »

La dernière grosse manif de Nou pap dòmi remonte au 9 juin. « On a décidé d’arrêter ça parce que c’est passé de pacifique à violent, explique Gilbert. Pourquoi ? Parce que c’est normal, quelqu’un a faim, te dit qu’il veut manger, qu’il veut vivre et, pendant un an, il fait des manifs, et il n’y a aucun changement. En face, ils sont arrogants, continuent de rouler dans leurs grosses voitures blindées neuves, les prix continuent de monter, le chômage, l’inflation… En tant que citoyen, c’est un instinct de survie. »

Arrêter la déshumanisation

Dans ce pays où tant de gens vivent bien en dessous du seuil de pauvreté, la crise économique actuelle aggrave une déshumanisation à l’œuvre depuis trop longtemps. Et la déshumanisation, c’est une foule de petites choses humiliantes. 

Outre la pauvreté, problème numéro 1, il y a le manque d’accès à l’eau potable et à l’électricité, les pannes de courant, les pénuries d’essence qui font que des gens font la queue pendant des heures pour être certains d’avoir les quelques litres qu’il leur faut pour leurs transports.

Pendant ce temps-là, ils voient bien des gens aller dans les restos chics, se promener en Ranger et vivre dans des maisons aussi confortables que les villas de Miami. 

J’ai dû souvent expliquer à mes amis que Haïti, contrairement à d’autres pays pauvres où l’on peut se payer des voyages parce que c’est abordable, est au contraire un pays très cher. Il n’y a presque pas de chambres d’hôtel en bas de 100 $US (heureusement que j’ai des amis). 

« C’est un débat qu’on ne fait pas assez, estime Emmanuela Douyon. Beaucoup de gens ici ont beaucoup d’argent, et ce n’est pas de l’argent propre. Ça leur permet de faire ce qu’ils veulent. Je ne peux pas me payer une voiture neuve et, pourtant, il y en a plein dans la rue. D’où vient cet argent ? »

Ce sont des gens comme Emmanuela et Gilbert qui me font croire que Haïti est au bord du changement. « Pour la toute première fois, aujourd’hui, on parle de citoyenneté, dit Gilbert Mirambeau fils. On parle de changer un système. »

Le travail sera de longue haleine, et il y aura beaucoup d’obstacles, c’est certain. Leurs adversaires s’accrocheront jusqu’au bout à leurs privilèges. « Ils ne comprennent pas que tu peux monter les murs de ton “market”, construire des cages en acier autour de ta maison, faire tout ce que tu veux, le peuple a faim et va continuer à revendiquer ses droits. C’est ce qu’on voit partout sur la planète en ce moment, du printemps arabe aux gilets jaunes », affirme Gilbert Mirambeau fils.

Bref, c’est le réveil ? « C’est pour ça, Nou pap dòmi ! »